Partager l'article ! Le jeu de l'amour chez Ovide: LE JEU DE L'AMOUR La femme-objet : Ovide anti-féminis ...
LE JEU DE L'AMOUR
La femme-objet : Ovide anti-féministe ?
C'est de cette façon que E. de Saint-Denis, en 1965, qualifiait Ovide. De fait, les comparaisons que nous avons à l'instant soulignées donnent évidemment à la femme un rôle un peu passif : elle n'est qu'une proie que l'homme pourchasse au gré de son envie. Pire encore, un des grands propos de l'Art d'aimer comme des Amours est d'apprendre à tromper sa partenaire féminine. K. Olstein, formule cela très bien en parlant, à propos d'Ovide, de "la duplicité comme façon d'aimer". Elle analyse en particulier l'élégie I,3 et montre comment, dans cette pièce des Amours où une femme apparaît pour la première fois, alors que le poète multiplie les déclarations et les serments, tout est fait pour faire douter de sa franchise : au vers 1, il se présente comme la praeda de la puella (quae me nuper praedata puella est...), mais en fin de poème, il lui compare implicitement Io, Léda, Europe, toutes femmes victimes d'enlèvement ou de viol...drôles de prédatrices ! par ailleurs, alors qu'il vient de proclamer, en un vers célèbre non sum desultor amoris (v.15 "je ne suis pas un voltigeur d'amour", c'est-à-dire ce que nous appellerions un Dom Juan), l'assimilation puella / Io, Léda, Europe en induit une autre, Ovide / Jupiter, ce qui, compte tenu des multiples aventures du roi des dieux, vient jeter un sérieux discrédit sur cette promesse de fidélité (d'autant plus qu'alors qu'il se disait d'une nuda simplicitas, le poète choisit des épisodes mythologiques faisant tous référence à une transformation ou une métamorphose de Jupiter) ; enfin, les v. 11-14, dans lesquels il proclame sa totale bonne foi, "sonnent" volontairement bizarrement :
At Phoebus comitesque nouem uitisque repertor
Hinc faciunt, at me qui tibi donat, Amor,
At nulli cessura fides, sine crimine mores
Nudaque simplicitas purpureusque pudor.
"A mes côtés se trouvent Phébus et ses neuf compagnes [=les Muses], et l'inventeur de la vigne [=Bacchus], et celui qui me donne à toi : l'Amour, et une fidélité qui ne le cède à nulle autre, la pureté de mes mœurs, ma simplicité toute nue, et la pudeur qui colore mes joues".
De fait, le recours à la rime (inhabituel en poésie latine), la répétition obsessionnelle des at et -que copulatifs (suggérant une accumulation sans fin de qualités) et surtout l'allitération burlesque en -pu du dernier hémistiche, concourent à donner à l'ensemble une résonance amusante, propre à faire comprendre que, loin d'être pris par la puella, le poète va s'efforcer de la prendre par sa poésie... A l'affirmation non sum desultor amoris viendra d'ailleurs ironiquement répondre l'élégie II,4 des Amours (voir par exemple les vers 9-10 et 47-48) :
Non est certa meos quae forma inuitet amores ;
Centum sunt causae cur ego semper amem. (...)
Denique quas tota quisquam probat Vrbe puellas,
Noster in has omnis ambitiosus amor.
"Ce n'est pas un type de femmes précis que je désire ; il y a cent causes qui font que je tombe toujours amoureux. [Suit un long catalogue des femmes qui'il trouve désirables] Enfin bref, autant il y a de belles femmes dans tout Rome, et autant j'en désire".
Voilà une confesssion pour le moins surprenante après les promesses de I,3, et d'autant plus provocante que la contrition dont il fait montre au début (v.1-2 : "Ah, je n'oserais pas me défendre de mes mauvaises manières et de mes vices en recourant aux armes du mensonge") ne doit évidemment pas être prise au sérieux, comme en témoigne suffisamment le caractère réjouissant du "catalogue de femmes" qui occupe presque tout le poème (cf. extrait commenté n°6).
Rien n'est plus représentatif de cette propension à tromper le partenaire que les élégies II,7 et 8 des Amours. Comme nous l'avons déjà vu, l'élégie 8 nous apprend qu'Ovide a eu des relations sexuelles avec Cypassis, et qu'il la menace de tout dévoiler si elle veut y mettre un terme. Or, dans la pièce 7, il s'efforce de démontrer à Corinne que les soupçons qu'elle conçoit sont totalement infondés, et il utilise pour la mieux persuader toutes les ressources qu'une solide formation rhétorique met à sa disposition (la coloration oratoire de l'ensemble est soulignée en particulier par l'abondance du vocabulaire judiciaire qui émaille la pièce -crimen, reus, arguis, insimulas, obicitur, indicio- : Ovide joue le rôle de son propre avocat). Dès le premier vers, le ton est celui de l'innocence bafouée :
Ergo sufficiam reus in noua crimina semper ?
"Tu m'accuseras donc sans cesse ? je serai sans cesse la cible de nouvelles accusations ?"
Il se pose en victime candide, tandis que la suspicion est jetée sur Corinne, qui apparaît de facto comme une mégère à la jalousie exacerbée. Les vers suivants assurent qu'en effet, cette nouvelle accusation à laquelle il est en butte n'est que la dernière d'une longue série de griefs, tout aussi infondés (qu'il regarde une femme, et elle s'emporte ; qu'il en trouve une jolie, et elle se met à le griffer ; qu'il en trouve une troisième laide, et elle le soupçonne d'hypocrisie). Le malheureux poète ne peut donc que s'exclamer :
Atque ego peccati uellem mihi conscius essem ;
Aequo animo poenam, qui meruere, ferunt.
"Ah, je voudrais être coupable d'une faute ! ceux qui ont mérité leur châtiment le supportent l'esprit serein" (v.11-12)
La solennité voulue du v.12, avec sa valeur de vérité générale renforcée par l'hyperbate, souligne la grande valeur morale du poète qui se drape dans toute sa dignité, et présume de sa pureté. Dès lors, quand le vers 17 va énoncer le nouveau chef d'accusation (Ecce nouum crimen), celui-ci se trouve d'ores et déjà réduit à néant par ce qui précède. Sa réfutation va se fonder essentiellement sur la prétendue indignité de Cypassis : il en parle à Corinne comme d'une "amie grossière, de condition méprisable" (v.20), et lui demande : "quel homme libre voudrait avoir des relations amoureuses avec une esclave, et serrer entre ses bras un dos déchiré par le fouet ?" (v.21-22). Tout cela est en contradiction flagrante avec le début de II,8 où faisant sa cour à Cypassis, il la disait : "faite pour [sa] maîtresse, mais plus faite encore pour [lui]" (v.4). Pour l'heure, sa réfutation va aussi donner lieu à l'explosion très rhétorique de son indignation : multiplication des exclamations (Di melius ! / Quam me (...) sordida amica iuuet ! ), des interrogations rhétoriques (Scilicet ancillam (...) rogarem ? / Quid, nisi ut (...) repulsa foret ?), serment solennel final :
Per Venerem iuro puerique uolatilis arcus
Me non admissi criminis esse reum.
"Je jure, par Vénus et par l'arc de l'enfant ailé [=Cupidon], de ne pas être coupable du crime que tu me reproches" (v.27-28)
Encore cette formulation même est-elle ambiguë, car il n'est certainement pas fortuit que ce dernier vers commence par me et finisse par reum... Ovide n'épargne donc rien, ni les serments, ni les protestations les plus énergiques, pour convaincre Corinne de ce qui est faux.
Tel est d'ailleurs bien ce qu'il conseille dans l'Art d'aimer ; au livre II, il prend bien la peine de préciser qu'il n'oblige pas les hommes à être fidèles, mais qu'il les engage seulement à être prudents et à cacher leurs fredaines (v.386-396). Si néanmoins, l'amie sait tout, voici ce qu'il convient de faire :
Quae bene celaris, siquae tamen acta patebunt,
Illa, licet pateant, tu tamen usque nega.
Tum neque subiectus solito nec blandior esto ;
Haec animi multum signa nocentis habent ;
Sed lateri ne parce tuo ; pax omnis in uno est ;
Concubitu prior est infitianda Venus.
"Si malgré tes efforts, tes fredaines sont découvertes, bien que découvertes, nie-les jusqu'au bout. Et ne sois pas alors plus soumis ou plus tendre que d'habitude ; ce sont souvent des signes de culpabilité. Mais n'épargne pas tes reins : c'est ta seule chance d'avoir la paix : c'est en lui faisant l'amour que tu dois lui prouver que tu ne sors pas des bras d'une autre" (v.409-414).
Aux dénégations précédemment étudiées s'ajoute donc un ultime expédient ; mais l'idée générale reste la même : il faut manipuler la partenaire afin d'en tirer tous les avantages possibles...sans contrepartie !
Une femme libre
Pourtant, la femme ovidienne est loin d'être seulement cette potiche que l'homme manœuvre au gré de ses plaisirs à lui. Nous en voulons pour preuve le fait qu'en beaucoup d'endroits des Amours, c'est le discours de la puella qui est qualifié de trompeur (voir l'élégie III,3, entièrement consacrée à ce thème ; voir également, Am., II,16,45 : "les paroles des jeunes femmes, plus légères que les feuilles des arbres" ou III,11,24 : "[leurs] paroles trompeuses") et le fait aussi que dans l'Art d'aimer, Ovide constate que les femmes utilisent toute sorte de ruses dans les jeux de l'amour (cf.A.A., III,291-292 : "les femmes apprennent à pleurer en temps opportun, elles versent des larmes quand elles le veulent et comme elles le veulent"). Une égalité s'établit donc entre les deux partenaires.
Et de fait, la femme ovidienne est, à bien des égards, une femme libre. Cette liberté se décline selon diverses modalités, dont la première, sans doute, est le droit au cultus que lui reconnaît Ovide. Ce terme de cultus est ambigu en latin : il est dérivé du verbe colo, qui signifie "cultiver", et a donc d'abord eu le sens de "action de cultiver, de se cultiver", puis par extension "façon dont on est cultivé, genre de vie", et enfin "raffinement, luxe". Tibulle et Properce, maîtres d'Ovide en poésie, jouent en ce domaine les moralisateurs, prennent le terme dans son acception la plus péjorative, et se lancent dans de vives diatribes contre le cultus féminin, signe évident selon eux d'un goût perverti pour le luxe et/ou pour la débauche. Tibulle chante la grâce de Délie lorsque, dans son imagination du moins, elle se jette dans ses bras "les cheveux dénoués, pieds nus" (I,3,91-92) et se plaint amèrement de la cupidité de son siècle, dans lequel les jeunes femmes n'aiment que les pierres précieuses et la soie de Cos (II,3,35 sqq). Mais le vers le plus emblématique de cette opinion est peut-être le vers I,2,26 de Properce : "si une femme veut plaire à un seul homme, elle est toujours assez culta", dit-il, tandis qu'inversement, le soin qu'une femme apporte à son élégance est la preuve de son intention de tromper son amant (quand évoque Cynthie devant sa coiffeuse, il la compare à "la belle qui se prépare à aller retrouver un nouvel amant", I,15,9). Ovide, à cet égard, s'oppose radicalement à ses prédécesseurs : le cultus est chez lui un concept positif. Corinne est dite bene culta (Am., III,7,1) ; les femmes qui lui plaisent sont operosae cultibus (Am., II,10,5), et dans l'Art d'aimer, il recommande explicitement aux femmes de prendre soin de leur cultus : aux v.101-102 du livre III, immédiatement après avoir défini l'objet de ce troisième livre, il ajoute :
Ordior a cultu. Cultis bene Liber ab uuis
Prouenit, et culto stat seges alta solo.
"Je commence par le cultus. Liber [=Bacchus = le vin] vient facilement sur les vignes bien cultivées, et sur un sol cultivé pousse une haute moisson".
La comparaison avec la culture des sols suggère une redéfinition du concept même de cultus ; il s'agit de tirer parti, au mieux, de ce que la nature a donné, et de prendre soin de soi sans extravagance superflue. Quelques vers plus loin, Ovide affirme qu'il est heureux d'être né en son siècle (v.122 : haec aetas moribus apta meis), parce que ce siècle connaît précisément le cultus (v.127 : quia cultus adest). Mais, pressentant peut-être que ce terme comporte quelque ambiguité, il précise :
Vos quoque non caris aures onerate lapillis,
Quos legit in uiridi decolor Indus aqua,
Nec prodite graues insuto uestibus auro.
Per quas nos petitis, saepe fugatis, opes.
"Mais vous, ne chargez pas vos oreilles de ces pierres hors de prix que l'Indien basané ramasse dans l'eau verte [les perles], ne venez pas à nous alourdies par des vêtements brodés d'or. Ces richesses, par lesquelles vous cherchez à nous séduire, bien souvent nous font fuir" (v.129-132).
Il récuse donc le luxe superflu, mais combat le préjugé selon lequel la parure d'une femme serait le signe manifeste de son intention de tromper son partenaire.
Mieux, Ovide prêche également pour le droit à une fidélité librement consentie. La femme romaine devait, aux yeux de la loi, être chaste avant son mariage et fidèle après. Cette obligation avait été, on l'a vu, rappelée par Auguste dans son entreprise législatrice, et les Romains avaient ajouté aux dispositions coercitives des lois, pour maintenir la femme dans le droit chemin, une pratique qu'Ovide évoque à plusieurs reprises, celle de la custodia, qui consistait à faire "garder" (custodire est un terme très général en latin) les femmes interdites (en étaient donc dépourvues les esclaves, les prostituées et sans doute les affranchies) par un custos, chargé de les surveiller et d'interdire à quiconque de leur faire des propositions déshonnêtes. C'est peut-être la figure du custos qui est dessinée à travers le personnage du portier qui interdit à Ovide l'accès auprès de sa belle en I,6, mais ce l'est plus sûrement encore dans Bagoüs, personnage principal des élégies II,2 et 3 des Amours : dans l'envoi de l'élégie II,2 Ovide précise d'entrée la fonction de ce Bagoüs (Quem penes est dominam seruandi cura, Bagoe, "Toi qui sur qui repose la charge de garder ta maîtresse, Bagoüs...", v.1). D'une certaine façon, cette pièce est incontestablement caractéristique de "l'esprit et l'humour" ovidien, pour reprendre l'expression de J.-M. Frécaut (voir un rapide commentaire dans l'extrait commenté n°5).
Mais il est surtout intéressant de noter qu'elle a une portée plus profonde qu'il n'y paraît, en ce sens qu'elle valorise une relation adultérine. Certes, on ne sait si la puella en question dans ces pièces (vraisemblablement pas Corinne, car il semble d'après les vers II,3-4 qu'Ovide l'a rencontrée la veille, mais peu importe) est véritablement mariée puisque, s'il est question de son uir au vers 11, ce terme est souvent ambigu dans l'élégie. Néanmoins, s'il lui impose un custos, c'est qu'il a sur elle des droits qui se rapprochent de ceux de l'époux légitime. Notre poète tente d'abord de convaincre Bagoüs du fait qu'il n'a rien à gagner à vouloir accomplir sérieusement sa mission : il se mettra en effet tout le monde à dos, l'amant potentiel, bien sûr, mais aussi sa maîtresse et, plus paradoxalement, le mari lui-même (v.51-52 : "Crois-moi, il n'est pas de mari auquel de telles accusations soient agréables ; elles ne réjouissent personne, quand bien même on les écoute"). Par ailleurs, Ovide se moque très insolemment des précautions prises par ce mari pour s'assurer de la fidélité de sa femme. D'abord en soulignant, dans les vers 11-12, la totale stupidité des hommes qui ont recours à la pratique de la custodia :
Vir quoque non sapiens. Quid enim seruare laboret
Vnde nihil, quamuis non tueare, perit ?
"Son mari non plus n'est pas sage. Quel intérêt y a-t-il à veiller sur ce dont rien ne disparaît même si on ne le surveille pas ?"
Cet argument est extrêmement provocateur car formulé de manière à évoquer implicitement, par l'emploi du neutre [id] unde, le corps, le sexe de la femme. Ovide s'en prend peut-être ici à la vieille idée romaine selon laquelle le sang d'une femme était irrémédiablement souillé par l'adultère. C'est une idée qui lui est chère, qu'il n'hésitera pas à reprendre dans les mêmes termes dans le livre III de l'Art d'aimer, en la formulant plus fermement encore, dans des conseils qu'il adresse aux femmes. Nous ne résistons pas au plaisir de citer ces vers à l'écho si profondément moderne...et si profondément choquant pour les contemporains d'Ovide :
Mille licet sumant, deperit inde nihil.
Conteritur ferrum, silices tenuantur ab usu :
Sufficit et damni pars caret illa metu.
Quis uetet adposito lumen de lumine sumi,
Quisue cauo uastas in mare seruet aquas ?
Et tamen ulla uiro mulier "non expedit" inquit ?
Quid, nisi quam sumes, dic mihi, perdis aquam ?
Nec uos prostituit mea uox, sed uana timere
Damna uetat ; damnis munera uestra carent.
"Que mille hommes aient vos faveurs, vous n'y perdez rien. L'usage amincit le fer et érode les pierres. Cette partie de vous, au contraire, est très résistante, et n'a pas à craindre le mondre dommage. Qui irait interdire que l'on prenne de la lumière à une lumière allumée ? Qui irait surveiller les eaux abondantes de la mer profonde ? Et pourtant telle femme dit à l'homme “il ne faut pas” ? Allons dis-moi, que perds-tu, sinon l'eau que tu prends [pour te laver] ? Au demeurant, ce que je vous conseille, ce n'est pas de vous prostituer, mais de pas redouter des dommages qui n'existent que dans votre imagination ; se donner n'apporte aucun dommage" (v.90-98)
L'idée est la même que dans l'élégie sur Bagoüs (nihil deperit reprend nihil perit), mais l'expression plus effrontée encore : au neutre unde a succédé le limpide illa pars ; la comparaison avec la lumière ou la mer reproche implicitement aux hommes de s'arroger un droit de propriété sur leurs épouses ; l'insistance sur la négation du damnum (damni caret metu / uana damna / damnis munera carent) s'oppose à toute la morale traditionnelle ; l'évocation de la femme qui procède à des ablutions après l'amour, volontairement grossière et provocante, fait tomber à bas de son piédestal la matrone intouchable ; enfin, la précision du dernier distique crée un juste milieu, novateur, entre la prude et la prostituée.
Dans cet état d'esprit, on conçoit que l'opinion d'Ovide sur l'adultère soit singulièrement différente de celle de ses contemporains. C'est ce qu'il exprime, à la fin de l'élégie II,2, en une suprême insolence. A bout d'arguments pour convaincre Bagoüs de le laisser approcher la belle, il s'écrie :
Non scelus adgredimur, non ad miscenda coimus
Toxica. (v.63-64)
On ne peut dire les choses plus clairement : l'adultère n'est pas un crime (scelus, au moment même où Auguste, aux termes de sa loi, venait d'en faire un crimen). On ne peut les dire plus insolemment non plus, et la traduction française peine à rendre cette insolence, fondée une fois de plus sur des termes à double entente : car si le sens littéral est "nous ne nous réunissons pas (coimus) pour mélanger (ad miscenda) des poisons", il convient de ne pas oublier que coire et miscere, chez Lucrèce (IV,1055) par exemple, mais aussi chez Ovide lui-même (Héroïdes,4,129 ; Métamorphoses, 9,733 ; 13,866) c'est "faire l'amour". De sorte que le dit et le non-dit se conjuguent, en un mouvement de contamination mutuelle, pour renforcer la provocation de toute la pièce.
Si les élégies II,2 et 3 tournent de si belle façon en dérision la custodia, c'est sans doute la pièce III,4 des Amours qui est le plus bel éloge de la fidélité librement consentie. Cette pièce multiplie les paradoxes provocants lancés à la face des moralistes. Comme en II,19, le poète s'y adresse au "mari" d'une belle (stulte en II,19 ; dure uir ici) et, endossant avant l'heure son costume de professeur d'amour, lui enseigne les rudiments de l'art d'aimer : voir la multiplication des vocatifs et des 2èmes personnes du singulier, les futurs de certitude qui rythment le texte (Ovide est celui qui sait), le paternalisme ironique des expressions "cesse, crois-moi [de faire ceci ou cela]" (Desine, crede mihi,... v.11) ou "si tu es sage, [tu suivras mes conseils]" (Si sapis..., v.43), ou les vérités absolues assénées sous forme de sententiae (par exemple, v.2 : ingenio est quaeque tuenda suo "c'est par sa propre nature qu'une femme doit être protégée" ou, v.25 : quidquid seruatur, cupimus magis "ce qui est surveillé, nous le désirons davantage"). La pièce commence (v.1-12) par montrer l'inutilité de la custodia, et résonne alors d'accents très neufs ; pour un peu long qu'il soit, il convient de citer ce passage, si caractéristique de la pensée ovidienne :
Dure uir, imposito tenerae custode puellae
Nil agis ; ingenio est quaeque tuenda suo.
Siqua, metu dempto, casta est, ea denique casta est ;
Quae, quia non licuit, non facit, illa facit.
Vt iam seruaris bene corpus, adultera mens est.
Nec custodiri, ni uelit, ulla potest,
Nec corpus seruare potes, licet omnia claudas ;
Omnibus occlusis, intus adulter erit.
Cui peccare licet, peccat minus ; ipsa potestas
Semina nequitiae languidiora facit.
"Homme impitoyable, tu as imposé un gardien à ta tendre amie : autant ne rien faire ; c'est par sa propre nature qu'une femme doit être protégée. La femme qui, en l'absence de toute crainte, est fidèle, celle-là est véritablement fidèle ; celle qui ne commet pas l'adultère parce qu'elle n'en a pas la possibilité, elle le commet en fait. A supposer même que tu aies bien préservé le corps, c'est l'âme qui est adultère. D'ailleurs, aucune femme ne peut être gardée contre sa volonté, et le corps non plus, tu ne peux le préserver, même si tu fermes toutes les issues ; tu auras tout fermé, et l'amant sera dans les murs. Au contraire, celle qui a la possibilité de te tromper te trompe moins ; car le fait même de pouvoir se débaucher rend le désir de le faire moins violent" (v.1-10)
Ovide commence par dénoncer l'hypocrisie ihnérente à la custodia : non, dit-il, une femme n'est pas pure si elle n'a pas le désir de l'être, et une fidélité purement physique n'est rien. Mais il va plus loin, et affirme la totale inefficacité de cette pratique puisqu'en utilisant, comme souvent, une métaphore de militaire, il fait implicitement de la femme une citadelle qui se donne à son vainqueur au mépris de ses défenseurs, avant de finir sur un paradoxe (v.10) qu'il prouve dans la suite par des exemples tirés de la vie quotidienne (le cheval qui tire sur son mors, le malade qui réclame de l'eau quand il n'a pas le droit de boire) ou de la mythologie (Io qui parvint à tromper la vigilance d'Argus, Jupiter qui réussit à pénétrer dans la chambre de Danaé et, au contraire, Pénélope qui resta fidèle à Ulysse lors même que rien ne l'y contraignait) (v.13-24).
Et la suite est plus percutante encore : Ovide y retrouve la thématique de l'élégie II,19, et s'attache à montrer les effets pervers, inverses, de la custodia (v.25-32). En effet, la femme sévèrement gardée par son mari n'en devient que plus désirable aux yeux des autres hommes, parce qu' "on lui suppose je ne sais quel charme captivant" (v.28 : Nescio quid, quod te ceperit, esse putant) et parce que la crainte que l'on éprouve met un piquant supplémentaire à l'aventure. Ovide sent bien le caractère inconvenant de son propos, mais en revendique la provocation même :
Indignere licet, iuuat inconcessa uoluptas ;
Sola placet “timeo” dicere siqua potest.
"Tu peux bien t'indigner, seul le plaisir défendu a du charme. La seule femme qui nous plaît est celle qui peut dire “j'ai peur”" (v.31-32).
Il convient de ne pas oublier qu'Ovide écrit au moment où Auguste s'efforce de remettre à l'honneur les mentalités anciennes, et de resserrer autour de la femme le carcan de la coercition. On ne saurait dire plus impertinemment au maître de monde que son corpus législatif va peut-être avoir un effet exactement contraire à celui recherché !
En accordant à la femme, pour employer une expression moderne le "droit de disposer d'elle-même", Ovide reconnaît en fait l'égalité des deux partenaires d'une relation amoureuse. Et la même volonté d'égalité se retrouve dans le domaine des relations physiques, ce qui est bien entendu, là encore, extrêmement novateur. Il y a chez Ovide une extraordinaire valorisation du désir, désir féminin en particulier, si suspecté des moralistes romains. L'étude rapide de quelques vers suffira à le montrer. Dans la pièce I,5 des Amours que nous avons déjà brièvement évoquée, avant de donner une description du corps "sans nul défaut" de Corinne, le poète dépeint l'arrivée de la jeune femme dans sa chambre, vêtue d'une simple tunique transparente (v.9 et 13) ; il cherche à la lui arracher afin de jouir de sa complète nudité, Corinne résiste d'abord, puis se rend et Ovide d'ajouter avec humour :
Quae cum ita pugnaret tamquam quae uincere nollet,
Victa est non aegre proditione sua.
"Vu qu'elle résistait comme une femme qui ne veut pas vaincre, elle fut vaincue sans déplaisir, avec sa propre complicité" (v.15-16)
Or, aux yeux des moralistes romains, il était inconvenant de s'aimer entièrement nu, et diverses représentations figurées, telle la mosaïque du cubiculum de la villa du Casale de Piazza Armerina en Sicile, telles même les fresques érotiques du lupanar de Pompéi, montrent que les femmes conservaient au moins leur soutien-gorge au moment de se donner à leur amant. L'obsession d'Ovide pour la nudité de sa compagne brave donc la morale (tous les Elégiaques ont d'ailleurs la même obsession), mais l'important pour notre propos est que Corinne participe de sa propre volonté à ce jeu érotique dont feindre de refuser pour mieux donner est l'une des facettes.
L'élégie III,7 des Amours traite du thème (auquel Claude Berri, à l'heure où j'écris ces lignes, vient de consacrer le film La débandade, comme quoi certains sujets sont intemporels... même si le poète de l'Antiquité a traité le sujet avec beaucoup plus de réussite que le cinéaste du XXème Siècle !) de l'impuissance masculine. Il nous narre en effet comment, un soir de triste mémoire, il n'a pu satisfaire son amie. La chose est traitée avec l'humour qui caractérise notre poète : que l'on en juge par les multiples invectives qu'il lance à "la partie la plus vile de [lui]-même" (v.69 : pars pessima nostri), qui l'a si honteusement trahi ! Mais certains vers dépassent la boutade et méritent semble-t-il réflexion : à plusieurs reprises, Ovide insiste en effet longuement sur les "efforts" déployés par Corinne, dont le désir, dit-il, était aussi fort que le sien propre (Nec potui cupiens, pariter cupiente puella, v.7) pour redonner vie au membre engourdi :
Illa quidem nostro subiecit eburnea collo
Bracchia Sithonia candidiora niue
Osculaque inseruit cupide luctantia linguis
Lasciuum femori supposuitque femur
Et mihi blanditias dixit dominumque uocauit
Et quae praeterea publica uerba iuuant. (...)
Hanc etiam non est mea dedignata puella
Molliter admota sollicitare manu.
"Et pourtant, elle m'a enlacé de ses bras d'ivoire, plus blancs que la neige de Sithonie [=de Bulgarie], m'a donné mille baisers passionnés, sa langue dans ma bouche luttant contre la mienne, a sensuellement glissé sa cuisse sous la mienne, m'a dit des mots doux, m'appelant son maître et ajoutant des mots qui, c'est bien connu, excitent les amants (...) Et pourtant, mon amie n'a pas dédaigné m'exciter, en me prenant dans sa main pour de douces caresses" (v.7-12 et 73-74).
L'important est que, si l'amie en question dans cette pièce est bien Corinne (et rien, en tous cas ne vient suggérer qu'il s'agisse d'une prostituée), l'initiative érotique est ici clairement arrachée au meretricium : les femmes qui ne sont pas des courtisanes peuvent parfaitement avoir du désir, et vouloir le satisfaire. Mieux, Ovide retourne même complètement le vocabulaire de la décence :
A ! pudet annorum !
Tristia cum magno damna pudore tuli !
"Quelle honte, à mon âge ! (...) J'ai éprouvé, à ma grande honte, un bien funeste dommage !" (v. 19 et 72)
La répétition des termes pudet / pudore est significative du renversement (une fois encore provocant) qu'Ovide fait subir au concept : loin que l'attitude de la jeune femme soit jugée digne d'être blâmée, c'est sa propre défaillance qu'il juge "honteuse".
Enfin, on ne saurait parler de l'opinion d'Ovide quant au désir et au plaisir féminins sans citer ces vers si célèbres de l'Art d'aimer dans lesquels il prône une véritable égalité devant la jouissance amoureuse. A la fin du livre II, alors qu'il donne aux hommes ses ultimes conseils pour garder leurs conquêtes, il affirme :
Crede mihi, non est Veneris properanda uoluptas,
Sed sensim tarda prolicienda mora.
Cum loca reppereris, quae tangi femina gaudet,
Non obstet, tangas quo minus illa, pudor ;
Adspicies oculos tremulo fulgore micantes,
Vt sol a liquida saepe refulget aqua ;
Accedent questus, accedet amabile murmur
Et dulces gemitus aptaque uerba ioco.
Sed neque tu dominam uelis maioribus usus
Desine, nec cursus anteeat illa tuos ;
Ad metam properate simul. Tum plena uoluptas,
Cum pariter uicti femina uirque iacent.
"Crois-moi, il ne faut pas hâter le terme de la volupté, mais y parvenir doucement, après de séduisants détours qui retardent son arrivée. Quand tu auras trouver l'endroit où ton amie aime être caressée, que la pudeur ne t'interdise pas de la caresser. Alors tu verras ses yeux briller d'un éclat tremblant, comme souvent le soleil reflété par une eau transparente ; puis viendront des plaintes, un doux murmure, de tendres gémissements, et les mots propres au plaisir. Mais n'abandonne pas en route ta maîtresse, en allant trop vite, ou ne la laisse pas te précéder dans ta course : le but, atteignez-le en même temps. C'est la volupté suprême quand, pareillement vaincus, l'homme et la femme s'allongent tous deux, épuisés" (v.717-728).
Nous retrouvons ici le terme pudor (à une place clé en fin de vers), et sa présence prouve bien qu'Ovide savait parfaitement ce que ce conseil avait de choquant aux yeux des moralistes romains : comme le montre par exemple Eva Cantarella, le Romain fut un "dominateur", qui apprenait depuis l'enfance à "imposer à tous sa volonté, y compris sexuelle". Dès lors, même si les mentalités avaient sans doute évolué depuis la République, pour cet homo Romanus, "psychologiquement conquérant et sexuellement violenteur" peu de temps auparavant, se voir suggérer de se mettre en quelque sorte au service du plaisir de sa partenaire, de la caresser où elle veut, et de retarder son propre plaisir pour l'attendre, devait, n'en doutons pas, sembler proprement incroyable...
La domination de la femme
De l'égalité amoureuse que nous venons d'étudier, Ovide passe assez facilement à une véritable domination de la femme : c'est le thème, élégiaque s'il en est, de la femme comme domina et du seruitium amoris.
Bien des études, depuis celle de Copley jusqu'à celles de Lyne ou de Murgatroyd, ont montré que la notion de seruitium amoris représentait, comme le dit Patrick Murgatroyd, "l'expression extrême de l'amour chez les Elégiaques". Ce "service d'amour" qui a tant inspiré, comme nous allons le voir, les poètes de l'amour courtois, consiste à se faire "l'esclave" d'une amie qui devient alors la domina (cf. Amours, II,9,46 ou II,18,17), la "maîtresse" au sens premier du terme (il convient de ne pas oublier que ce concept a été inventé à une époque où l'esclavage était une réalité sociale, et que ces termes d'"esclave" et de "maîtresse" doivent donc être entendus en leur sens plein). Les commentateurs ont montré que le thème était particulièrement prégnant chez Properce, à qui il revient de l'avoir développé et systématisé. On y trouve néanmoins de très nombreuses allusions chez Ovide, qui affirme dans l'ouverture de l'élégie II,17 :
Siquis erit qui turpe putet seruire puellae,
Illo conuincar iudice turpis ego ;
Sim licet infamis, dum me moderatius urat
Quae Paphon et fluctu pulsa Cythera tenet.
"S'il y a quelqu'un pour juger honteux d'être l'esclave d'une femme, cet homme me jugera bien honteux ; mais je veux bien être "infâme" [le terme est pris au sens juridique, très fort en latin, infamis = "privé de ses droits civiques"], pourvu que la déesse qui habite Paphos et Cythère battue par les flots [=Vénus, qui avait à Paphos et à Cythère de grands sanctuaires] me torture moins cruellement" (v.1-4)
A la manière qui lui est propre et que nous avons déjà rencontrée, Ovide reconnaît le caractère choquant de ce qu'il prône (un ciuis Romanus qui se fait l'esclave d'une femme), mais en revendique le paradoxe même ; il y a là un renversement des valeurs traditionnelles romaines caractéristique de sa poésie. Car c'est bien de se faire l'esclave de sa belle qu'il s'agit : en particulier, il s'agit de s'abaisser à jouer le rôle de sa camériste ou de tel autre esclave, et Ovide de dresser de longues listes de ce qu'il faut faire ou de ce qu'il est prêt à accomplir pour le service de son amie. Dans la "scène de séduction au cirque" de l'élégie III,2 des Amours, profitant des opportunités offertes par le spectacle, le poète tente divers "travaux d'approche" d'une jeune femme qu'il convoite ; or, en même temps que d'autres manœuvres plus classiques (engager la conversation sur les chevaux qui vont concourir, formuler les mêmes vœux que la belle...), il s'emploie à assurer le bien-être physique de la jeune femme :
Vis tamen interea faciles arcessere uentos ?
Quos faciet nostra mota tabella manu. (...)
Sed pendent tibi crura ; potes, si forte iuuabit,
Cancellis primos inseruisse pedes.
"Mais en attendant, aimerais-tu avoir un peu d'air ? Je vais t'en donner, en agitant moi-même la tablette [sur laquelle est inscrit le programme]. (...) Mais tes jambes pendent sans appui ; tu peux, si tu veux, glisser le bout de tes pieds sur le bord du gradin inférieur" (v.37-38 et 63-64)
Bien entendu il n'y a, pour un lecteur du XX ou du XXIème Siècle, rien d'extraordinaire dans ces prévenances ; Ovide, précisément, et la tradition courtoise qui en découle, ont suffisament marqué l'imaginaire occidental pour que la "galanterie" d'un homme envers une femme soit entrée dans les mœurs. Mais il faut replacer ces vers dans leur contexte, et songer que la femme romaine, pour peu qu'elle soit de "bonne famille", avait à sa disposition toute une cohorte d'esclaves à qui ces tâches étaient justement dévolues. Ovide se dit donc prêt à rien moins qu'à jouer le rôle d'un esclave !
Et la leçon de cette scène de séduction est systématisée dans l'Art d'aimer : parmi les moyens de faire durer l'amour, l'un des plus importants est de montrer de la complaisance envers son amie. Il s'agit d'être à tout moment d'accord avec elle, de ne la contrarier en rien :
Cede repugnanti ; cedendo uictor abibis ;
Fac modo, quas partis illa iuuebit agas.
Arguet, arguito ; quidquid probat illa, probato ;
Quod dicet, dicas ; quod negat illa, neges ;
Riserit, adride ; si flebit, flere memento.
Imponat leges uultibus illa tuis.
"Si elle n'est pas d'accord avec toi, cède-lui ; c'est en lui cédant que tu t'en iras victorieux ; contente-toi de jouer le rôle qu'elle voudra te voir jouer. Elle blâme, blâme à ton tour ; tout ce qu'elle approuve, approuve-le ; ce qu'elle dira, dis-le ; ce qu'elle niera, nie-le ; aura-t-elle ri ? ris aussi ; si elle pleure, souviens-toi de pleurer. Bref, que ce soit elle qui impose ses lois sur ton visage" (II,197-202)
A coup sûr, ce n'est que de manœuvres qu'il s'agit, et il n'est nulle part question de sincérité ; on pourra donc nous objecter qu'une fois encore, Ovide conseille de "manipuler" les femmes. Un certain nombre d'universitaires (femmes) américaines, telle Mary K. Gamel, le commentent d'ailleurs en ce sens, en proposant une lecture "féministe" de ses œuvres, dont il ressort qu'il est aussi "machiste" que ses compatriotes. Récemment, Jula Wildberger, dans son étude des deux premiers livres de l'Art d'aimer , a souligné que, dans l'extrait que nous venons de citer, la réalité du pouvoir continuait d'appartenir aux hommes et que, si la femme avait une influence sur les traits du visage de son partenaire, "il possédait lui-même le pouvoir sur ses sentiments" (p.226). Mais de telles lectures paraissent anachroniques et font, semble-t-il, une erreur de perspective. Certes, il n'est question que de séduire une femme et d'utiliser pour ce faire n'importe quel moyen. Mais il faut une fois encore replacer les choses dans leur contexte : si un citoyen romain s'abaisse à prendre ses "lois" (le terme leges est important, et on affaiblit le vers 202 si on ne lui donne pas son sens propre) d'une femme, s'il est prêt à jouer devant elle à l'esclave consentant, c'est qu'il lui reconnaît une place fort nouvelle : celle d'une partenaire à part entière dans un nouveau rituel érotique. Car après tout, qui dit que la femme dont il est question se laissait manipuler à son insu ? Qui dit qu'elle n'était pas parfaitement consciente du jeu auquel se livrait son partenaire, et qu'elle n'en jouait pas elle aussi, poussant la complaisance de l'autre jusqu'à son ultime degré ? Les Romaines du Ier Siècle, cultivées et galantes, n'étaient sans doute pas des oies blanches naïves et forcément victimes...
Quoi qu'il en soit, l'asservissement de l'homme à son amie devient plus "concret" et plus matériel dans les vers suivants de l'Art d'aimer. Ovide reprend et amplifie l'idée développée dans l'élégie III,2 des Amours, et cite un certain nombre de tâches, serviles, que doit accomplir l'amant "au service" de sa belle :
Ipse tene distenta suis umbracula uirgis,
Ipse fac in turba, qua uenit illa, locum,
Nec dubita tereti scamnum producere lecto
Et tenero soleam deme uel adde pedi.
Saepe etiam dominae, quamuis horrebis et ipse,
Algenti manus est calfacienda sinu ;
Nec tibi turpe puta (quamuis sit turpe, placebit)
Ingenua speculum sustinuisse manu.
"Tiens-lui toi-même son ombrelle grande ouverte, fais-lui de la place dans la foule dans laquelle elle s'est aventurée, n'hésite pas à apporter un escabeau près de son lit arrondi, et prends l'habitude d'enlever ou de mettre ses chaussures à ses pieds délicats. Souvent, alors que toi-même trembles de froid, il te faudra prendre la main de ta maîtresse contre ton cœur pour la réchauffer ; et ne juge pas honteux (même si c'est honteux, tu t'y complairas) à lui tendre, toi un homme libre, de ta propre main, son miroir" (A.A., II,209-216)
On retrouve là toujours le même procédé, cher à Ovide, qui consiste à souligner la provocation contenue dans ses propos (même usage de l'adjectif turpe que dans l'élégie II,17 des Amours, dont cet extrait de l'Art d'aimer est la mise en théorie), avant de l'assumer et de la revendiquer en une provocation suprême (noter la place clé du verbe placebit, renforcée par l'allitération en -p et le futur de certitude). Bien des commentateurs (masculins cette fois-ci !) ont parlé d'"avilissement" à propos de ces vers (F.O. Copley emploie même l'expression "abjecte soumission" !)... De fait, on est bien loin du Romain dominateur et, même si la société dans son ensemble avait évolué, il n'est pas certain que le citoyen de base était tout-à-fait prêt à entrer dans un jeu de la séduction qui comportait de telles règles. D'ailleurs, Ovide le sentait vraisemblablement : on a vu que le recours à la mythologie, dans ce passage, était destiné à faire passer plus facilement un conseil difficile à appliquer :
Ille, fatigata praebendo monstra nouerca,
Qui meruit caelum, quod prior ipse tulit,
Ionias inter calathum tenuisse puellas
Creditur et lanas excoluisse rudes ;
Paruit imperio dominae Tirynthius heros ;
I nunc et dubita ferre, quod ille tulit.
"Ce héros qui, une fois sa belle-mère lasse de lui opposer des monstres [allusion à Junon, qui poursuivait Hercule de sa haine], mérita d'aller au ciel, ce ciel qu'il avait d'abord porté sur ses épaules [allusion au fait qu'au cours d'un de ses travaux, Hercule remplaça le géant Atlas dans sa tâche], ce héros, pense-t-on, a tenu une corbeille à ouvrage au milieu de vierges d'Ionie et a travaillé la laine grossière ; le héros de Tyrinthe a obéi aux ordres de sa maîtresse [= Omphale] ; va donc, maintenant, hésiter à supporter ce qu'il a supporté !" (v.217-222).
Dans l'ouvrage précédemment cité, J.Wildberger montre, en comparant ce texte d'Ovide à un extrait de Properce consacré au même thème et en se fondant sur diverses analyses stylistiques (en particulier l'écho caelum tulit / calathum tenuisse), que chez notre poète, Hercule demeure un héros alors même qu'il se livre à des activités de femme, et qu'il montre sa grandeur "en portant une corbeille à ouvrages sous les ordres de sa domina Omphale" (p.228). Cette analyse nous semble parfaitement exacte, mais elle n'est pas poussée en ses conséquences ultimes : s'il y a la même grandeur à accomplir des exploits tels que ceux d'Hercule et à se soumettre aux ordres de son amie, d'une part la hiérarchisation des officia de l'individu risque fort de se voir bouleversée, et d'autre part la femme acquiert un statut tout particulier.
Ce statut nouveau est exprimé de façon imagée et amusante par une forme originale que prend le seruitium amoris chez Ovide : il s'agit de la militia amoris. Toute l'élégie I,9 des Amours est consacrée à ce motif. Elle commence par ces vers célèbres :
Militat omnis amans et habet sua castra Cupido ;
Atticus, crede mihi, militat omnis amans.
"Tout amant est un soldat et Cupidon possède son propre camp ; Atticus crois moi, tout amant est un soldat".
S'ensuit une très longue comparaison entre les activités et les devoirs du soldat et ceux de l'amoureux : tous deux doivent montrer du "cœur à l'ouvrage", passer certaines nuits sans dormir, suivre leur général / leur amie où qu'il / elle se rende, se méfier de l'ennemi / du rival, faire le siège des villes / de la porte de la femme aimée, user de ruses pour tromper l'ennemi / le rival... La tâche de l'un est donc aussi fatigante que celle de l'autre, et ceux qui pensent qu'aimer est fait pour les paresseux se trompent lourdement :
Ergo desidiam quicumque uocabat amorem,
Desinat ; ingenii est experientis amor.
"Ainsi donc, si quelqu'un confondait amour et repos, qu'il cesse ; il faut l'âme vaillante pour aimer" (v.31-32).
L'Art d'aimer reprend la même idée :
Militiae species amor est. Discedite, segnes.
Non sunt haec timidis signa tuenda uiris.
"L'amour est une espèce de service militaire. Loin d'ici, lâches ; ces étendards ne sauraient être portés par des faibles" (II,233-234).
Il résulte de ces comparaisons que la puella est assimilée à l'imperator dont les ordres sont sacrés ; que les devoirs que l'on a envers elle sont jugés aussi importants que ceux que l'on a envers son général ; et que l'amour devient donc, pour le ciuis Romanus, une occupation aussi noble, et requérant autant de qualités, que la défense de la patrie en danger. Même s'il faut -évidemment- faire la part du jeu verbal dans tout cela, il y a là, pour le moins, une vision novatrice de la société romaine...
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