Lundi 8 février 2010 1 08 /02 /Fév /2010 16:29

Art d'aimer, I, 629-656 : Se parjurer avec une femme n'est pas un crime

 

Nec timide promitte ; trahunt promissa puellas ;                 629

Pollicito testes quoslibet adde deos.                                630

Iuppiter ex alto periuria ridet amantum

Et iubet Aeolios inrita ferre Notos.

Per Styga Iunoni falsum iurare solebat                               

Iuppiter ; exemplo nunc fauet ipse suo.

Expedit esse deos, et, ut expedit, esse putemus ;                  635

Dentur in antiquos tura merumque focos.

Nec secura quies illos similisque sopori

Detinet ; innocue uiuite, numen adest.                           

Reddite depositum, pietas sua foedera seruet ;

Fraus absit, uacuas caedis habete manus.                       640

Ludite, si sapitis, solas impune puellas.

Hac magis est una fraude pudenda fides.

Fallite fallentes ; ex magna parte profanum                                   

Sunt genus ; in laqueos quos posuere cadant.

Dicitur Aegyptos caruisse iuuantibus arua                           645

Imbribus atque annos sicca fuisse nouem,

Cum Thrasius Busirin adit monstratque piari

Hospitis adfuso sanguine posse Iouem.                           

Illi Busiris "fies Iouis hostia primus,

Inquit, et Aegypto tu dabis hospes aquam".                    650

Et Phalaris tauro uiolenti membra Perilli

Torruit ; infelix inbuit auctor opus.

Iustus uterque fuit ; neque enim lex aequior ulla est                       

Quam necis artifices arte perire sua.

Ergo ut periuras merito periuria fallant                               655

Exemplo doleat femina laesa suo !                                  656

 

 

"Promets sans compter ; c'est par des promesses que les femmes sont séduites ; prends tous les dieux à témoin de tes engagements. Jupiter, du haut de l'Olympe, rit des parjures des amants, et ordonne aux vents, les sujets d'Eole, de les emporter et de les rendre vains. Bien souvent, Jupiter faisait de faux serments à Junon, en jurant sur le Styx ; il éprouve donc de la sympathie, à présent, pour  ceux qui agissent comme lui. Il est utile que les dieux existent : puisque c'est utile, croyons donc en leur existence ; que leurs an­tiques foyers reçoivent l'encens et le vin pur. Et la quiétude tranquille et semblable au sommeil dans laquelle ils vivent ne les détournent pas de la terre ; vivez innocemment : la divinité vous voit. Rendez le dépôt qu'on vous a fait, respectez avec bonne foi les enga­gements que vous avez pris ; refusez toute trahison, ayez les mains pures de sang. En re­vanche, vous pouvez vous jouer des femmes en toute impunité, mais d'elles seules, si vous êtes sages. C'est le seul cas où la loyauté est plus blâmable que la trahison. Trompez celles qui trompent ; la majorité d'entre elles n'ont aucune piété ; qu'elles tom­bent dans les filets qu'elles ont elles-mêmes posés !

L'Egypte, rapporte la légende, était privée des pluies qui fertilisent les champs et cette sécheresse durait depuis neuf ans ; un jour,Thrasius va trouver Busiris et lui indique qu'il peut apaiser Jupiter en versant le sang d'un étranger. Busiris lui réplique : "Tu seras la première victime offerte à Jupiter, et c'est toi l'étranger qui donneras de l'eau à l'Egypte". Phalaris quant à lui fit rôtir dans le taureau le corps du sauvage Perillus ; et le malheureux inventeur testa le premier son invention. Busiris et Phalaris furent justes tous deux ; car aucune loi n'est plus équitable que celle qui fait périr de leur propre ouvrage ceux qui ont construit une machine de mort.

Ainsi donc, pour que les menteuses soient en toute justice trompées par des mensonges, que les femmes abusées pleurent d'avoir donné l'exemple !"

 

 

-Ce texte semble être le complément de l'élégie III,3 des Amours, dans laquelle Ovide se plaignait de ce que Corinne, et les femmes en général, se parjuraient sans aucun dommage : "Eh bien, crois donc que les dieux existent : elle a juré, et fait un faux serment, et sa beauté reste aussi éclatante qu'elle l'était (...) Bien sûr, les dieux mêmes accordent toujours aux femmes le droit de se parjurer, et la beauté possède en elle-même une puissance divine".

 

-Reprise d'un texte de Tibulle : Ovide applique à la gent féminine ce que Tibulle, dans l'élégie I,4, dit à propos des garçons. Se présentant comme l'amoureux d'un jeune homme appelé Marathus et instruit par cet amour, le prédécesseur d'Ovide présen­tait avant l'heure un "art d'aimer" à l'usage d'amateurs de jeunes gens. Le texte de notre poète est manifestement la retractatio de ce passage de Tibulle :

 

Nec iurare time : Veneris periuria uenti

Inrita per terra et freta summa ferunt.

Gratia magna Ioui : uetuit Pater ipse ualere,

Iurasset cupide   quidquid ineptus amor ;

Perque suas impune sinit Dictynna sagittas

Adfirmes, crines perque Minerua suos.

 

"N'aie pas peur de promettre : les vents emportent à travers les terres et les mers les parjures de Vénus et les rendent vains. Grâces soient longuement rendues à Jupiter : c'est le Père des dieux en personne qui a interdit d'accorder quelque crédit à tous les serments pas­sionnés que fait faire un amour fou ; Dictynna [=Diane] permet que l'on prête impuné­ment serment sur ses flèches, et Minerve sur sa chevelure" (v.21-26).

 

Tibulle lui-même s'inspirait dans ce passage de Catulle : dans la pièce 64, le Véronais dé­crit une couverture sur laquelle se trouve brodée l'histoire d'Ariane ; lorsque la jeune femme s'aperçoit qu'elle a été abondonnée par Thésée sur l'île de Naxos, elle s'écrie :

 

Quae cuncta aerii discerpunt irrita uenti.

Nunc iam nulla uiro iuranti femina credat,

Nulla uiri speret sermones esse fidelis ;

Quis dum aliquid  cupiens animus praegestit apisci,

Nil metuunt iurare, nihil promittere parcunt ;

Sed simul ac cupidae mentis satiata libido est,

Dicta nihil metuere, nihil periuria curant.

 

"Toutes ces vaines promesses, les souffles des vents les dispersent dans l'air. Qu'aucune femme désormais n'ajoute plus foi aux serments d'un homme, que nulle n'espère sincères les paroles d'un homme ; tant que leur âme avide brûle d'obtenir quelque faveur, ils font sans crainte tous les serments, ils n'épargnent aucune promesse ; mais dès que le désir de leur cœur passionné a été rassasié, nulle peur des paroles pro­noncées, nul souci des parjures" (64,142-148).

 

Les remplois terme à terme sont très nets chez Tibulle, et la filiation littéraire ainsi nette­ment établie ; mais le contexte est différent : Catulle fait entendre la voix de la femme tra­hie, Tibulle se pose lui en maître à penser du séducteur, dans le cadre d'un amour homo­sexuel de surcroît. Ovide, comme il le fait fréquemment, contamine ses deux sources, et emploie les conseils du second dans le contexte hétérosexuel du premier. On retrouve chez lui l'idée que les vents (uenti ) emportent et annulent (inrita ferre) les faux-serments ; l'adverbe timide (v.629) est une uariatio du nec time de Tibulle, à qui il emprunte égale­ment l'idée d'un Jupiter protecteur des amants menteurs. Cette idée était d'ailleurs an­cienne et se trouvait déjà dans la poésie grecque. Mais il va plus loin et nous présente le roi des dieux dans une situation morale peu flatteuse : on passe en effet d'un Jupiter in­dulgent (Iuppiter...ridet) à un Jupiter fourbe et cynique (Per Styga Iunoni falsum iurare solebat / Iuppiter, avec l'imparfait qui suggère la fréquence de ses mensonges, et le rejet Iuppiter  qui en fait la figure centrale). Il y avait bien sûr quelque impertinence à faire du dieu suprême des Romains (le Jupiter Optimus Maximus, "très Bon très Grand" du Capitole), garant de la puissance de Rome, cette espèce de menteur impénitent vis-à-vis de son épouse, en un moment où l'empereur s'efforçait de remoraliser la société, en légi­férant notamment à propos de l'adultère...

 

-Ne semble guère plus morale cette curieuse profession de foi : Ovide postule l'existence des dieux (esse [deos] putemus) et dresse une liste de toutes les actions à ac­complir sous le regard de la divinité. Le disciple doit se montrer honnête, et rendre ce que l'on n'a fait que lui prêter (reddite depositum  appartient à la langue économique), respec­ter la pietas et la fides (fraus absit), valeurs si capitales dans la mentalité romaine que l'on a pu définir les Romains comme "peuple de la fides", se garder de commettre un crime (manus uacuas caedis). Pourtant ce petit cours de morale prend une bien curieuse réso­nance quand on songe que l'hypothèse de l'existence des dieux n'était posée que par op­portunisme : Expedit esse deos et, ut expedit, esse putemus  ("Il est utile que les dieux existent et, puisque c'est utile, croyons à leur existence")....

 

-L'usage de la mythologie est tout aussi ambigu : Busiris est un roi légendaire d'Egypte (son nom est sans doute une déformation d'Osiris) ;  Thrasius est un devin ori­ginaire de Chypre (que l'on trouve plus souvent sous le nom de Phrasios). La légende rapporte qu'après Thrasius/Phrasios, Busiris tenta de sacrifier à Zeus Héraklès (qui se trouvait en Egypte à ce moment-là), mais le héros le tua. Busiris passe dans la littérature gréco-latine pour le type de la cruauté (Virgile, Géorgiques, III,5, parle de l'"infâme Busiris"). Quant à Phalaris, c'est un tyran d'Agrigente du VI° siècle av. J.-C. ; Perillus, fondateur d'Agrigente, avait construit un taureau de bronze, dans lequel devaient être en­fermés les condamnés à mort : on y mettait alors le feu et les cris poussés par les malheu­reux semblaient être les mugissements de la bête. Voilà, pour le moins, des cautions mo­rales fort surprenantes...

 

 

 

Par sylvie.laigneau-fontaine - Publié dans : ovide, art d'aimer
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