ovide, art d'aimer

Lundi 8 février 2010 1 08 /02 /Fév /2010 16:29

Art d'aimer, I, 629-656 : Se parjurer avec une femme n'est pas un crime

 

Nec timide promitte ; trahunt promissa puellas ;                 629

Pollicito testes quoslibet adde deos.                                630

Iuppiter ex alto periuria ridet amantum

Et iubet Aeolios inrita ferre Notos.

Per Styga Iunoni falsum iurare solebat                               

Iuppiter ; exemplo nunc fauet ipse suo.

Expedit esse deos, et, ut expedit, esse putemus ;                  635

Dentur in antiquos tura merumque focos.

Nec secura quies illos similisque sopori

Detinet ; innocue uiuite, numen adest.                           

Reddite depositum, pietas sua foedera seruet ;

Fraus absit, uacuas caedis habete manus.                       640

Ludite, si sapitis, solas impune puellas.

Hac magis est una fraude pudenda fides.

Fallite fallentes ; ex magna parte profanum                                   

Sunt genus ; in laqueos quos posuere cadant.

Dicitur Aegyptos caruisse iuuantibus arua                           645

Imbribus atque annos sicca fuisse nouem,

Cum Thrasius Busirin adit monstratque piari

Hospitis adfuso sanguine posse Iouem.                           

Illi Busiris "fies Iouis hostia primus,

Inquit, et Aegypto tu dabis hospes aquam".                    650

Et Phalaris tauro uiolenti membra Perilli

Torruit ; infelix inbuit auctor opus.

Iustus uterque fuit ; neque enim lex aequior ulla est                       

Quam necis artifices arte perire sua.

Ergo ut periuras merito periuria fallant                               655

Exemplo doleat femina laesa suo !                                  656

 

 

"Promets sans compter ; c'est par des promesses que les femmes sont séduites ; prends tous les dieux à témoin de tes engagements. Jupiter, du haut de l'Olympe, rit des parjures des amants, et ordonne aux vents, les sujets d'Eole, de les emporter et de les rendre vains. Bien souvent, Jupiter faisait de faux serments à Junon, en jurant sur le Styx ; il éprouve donc de la sympathie, à présent, pour  ceux qui agissent comme lui. Il est utile que les dieux existent : puisque c'est utile, croyons donc en leur existence ; que leurs an­tiques foyers reçoivent l'encens et le vin pur. Et la quiétude tranquille et semblable au sommeil dans laquelle ils vivent ne les détournent pas de la terre ; vivez innocemment : la divinité vous voit. Rendez le dépôt qu'on vous a fait, respectez avec bonne foi les enga­gements que vous avez pris ; refusez toute trahison, ayez les mains pures de sang. En re­vanche, vous pouvez vous jouer des femmes en toute impunité, mais d'elles seules, si vous êtes sages. C'est le seul cas où la loyauté est plus blâmable que la trahison. Trompez celles qui trompent ; la majorité d'entre elles n'ont aucune piété ; qu'elles tom­bent dans les filets qu'elles ont elles-mêmes posés !

L'Egypte, rapporte la légende, était privée des pluies qui fertilisent les champs et cette sécheresse durait depuis neuf ans ; un jour,Thrasius va trouver Busiris et lui indique qu'il peut apaiser Jupiter en versant le sang d'un étranger. Busiris lui réplique : "Tu seras la première victime offerte à Jupiter, et c'est toi l'étranger qui donneras de l'eau à l'Egypte". Phalaris quant à lui fit rôtir dans le taureau le corps du sauvage Perillus ; et le malheureux inventeur testa le premier son invention. Busiris et Phalaris furent justes tous deux ; car aucune loi n'est plus équitable que celle qui fait périr de leur propre ouvrage ceux qui ont construit une machine de mort.

Ainsi donc, pour que les menteuses soient en toute justice trompées par des mensonges, que les femmes abusées pleurent d'avoir donné l'exemple !"

 

 

-Ce texte semble être le complément de l'élégie III,3 des Amours, dans laquelle Ovide se plaignait de ce que Corinne, et les femmes en général, se parjuraient sans aucun dommage : "Eh bien, crois donc que les dieux existent : elle a juré, et fait un faux serment, et sa beauté reste aussi éclatante qu'elle l'était (...) Bien sûr, les dieux mêmes accordent toujours aux femmes le droit de se parjurer, et la beauté possède en elle-même une puissance divine".

 

-Reprise d'un texte de Tibulle : Ovide applique à la gent féminine ce que Tibulle, dans l'élégie I,4, dit à propos des garçons. Se présentant comme l'amoureux d'un jeune homme appelé Marathus et instruit par cet amour, le prédécesseur d'Ovide présen­tait avant l'heure un "art d'aimer" à l'usage d'amateurs de jeunes gens. Le texte de notre poète est manifestement la retractatio de ce passage de Tibulle :

 

Nec iurare time : Veneris periuria uenti

Inrita per terra et freta summa ferunt.

Gratia magna Ioui : uetuit Pater ipse ualere,

Iurasset cupide   quidquid ineptus amor ;

Perque suas impune sinit Dictynna sagittas

Adfirmes, crines perque Minerua suos.

 

"N'aie pas peur de promettre : les vents emportent à travers les terres et les mers les parjures de Vénus et les rendent vains. Grâces soient longuement rendues à Jupiter : c'est le Père des dieux en personne qui a interdit d'accorder quelque crédit à tous les serments pas­sionnés que fait faire un amour fou ; Dictynna [=Diane] permet que l'on prête impuné­ment serment sur ses flèches, et Minerve sur sa chevelure" (v.21-26).

 

Tibulle lui-même s'inspirait dans ce passage de Catulle : dans la pièce 64, le Véronais dé­crit une couverture sur laquelle se trouve brodée l'histoire d'Ariane ; lorsque la jeune femme s'aperçoit qu'elle a été abondonnée par Thésée sur l'île de Naxos, elle s'écrie :

 

Quae cuncta aerii discerpunt irrita uenti.

Nunc iam nulla uiro iuranti femina credat,

Nulla uiri speret sermones esse fidelis ;

Quis dum aliquid  cupiens animus praegestit apisci,

Nil metuunt iurare, nihil promittere parcunt ;

Sed simul ac cupidae mentis satiata libido est,

Dicta nihil metuere, nihil periuria curant.

 

"Toutes ces vaines promesses, les souffles des vents les dispersent dans l'air. Qu'aucune femme désormais n'ajoute plus foi aux serments d'un homme, que nulle n'espère sincères les paroles d'un homme ; tant que leur âme avide brûle d'obtenir quelque faveur, ils font sans crainte tous les serments, ils n'épargnent aucune promesse ; mais dès que le désir de leur cœur passionné a été rassasié, nulle peur des paroles pro­noncées, nul souci des parjures" (64,142-148).

 

Les remplois terme à terme sont très nets chez Tibulle, et la filiation littéraire ainsi nette­ment établie ; mais le contexte est différent : Catulle fait entendre la voix de la femme tra­hie, Tibulle se pose lui en maître à penser du séducteur, dans le cadre d'un amour homo­sexuel de surcroît. Ovide, comme il le fait fréquemment, contamine ses deux sources, et emploie les conseils du second dans le contexte hétérosexuel du premier. On retrouve chez lui l'idée que les vents (uenti ) emportent et annulent (inrita ferre) les faux-serments ; l'adverbe timide (v.629) est une uariatio du nec time de Tibulle, à qui il emprunte égale­ment l'idée d'un Jupiter protecteur des amants menteurs. Cette idée était d'ailleurs an­cienne et se trouvait déjà dans la poésie grecque. Mais il va plus loin et nous présente le roi des dieux dans une situation morale peu flatteuse : on passe en effet d'un Jupiter in­dulgent (Iuppiter...ridet) à un Jupiter fourbe et cynique (Per Styga Iunoni falsum iurare solebat / Iuppiter, avec l'imparfait qui suggère la fréquence de ses mensonges, et le rejet Iuppiter  qui en fait la figure centrale). Il y avait bien sûr quelque impertinence à faire du dieu suprême des Romains (le Jupiter Optimus Maximus, "très Bon très Grand" du Capitole), garant de la puissance de Rome, cette espèce de menteur impénitent vis-à-vis de son épouse, en un moment où l'empereur s'efforçait de remoraliser la société, en légi­férant notamment à propos de l'adultère...

 

-Ne semble guère plus morale cette curieuse profession de foi : Ovide postule l'existence des dieux (esse [deos] putemus) et dresse une liste de toutes les actions à ac­complir sous le regard de la divinité. Le disciple doit se montrer honnête, et rendre ce que l'on n'a fait que lui prêter (reddite depositum  appartient à la langue économique), respec­ter la pietas et la fides (fraus absit), valeurs si capitales dans la mentalité romaine que l'on a pu définir les Romains comme "peuple de la fides", se garder de commettre un crime (manus uacuas caedis). Pourtant ce petit cours de morale prend une bien curieuse réso­nance quand on songe que l'hypothèse de l'existence des dieux n'était posée que par op­portunisme : Expedit esse deos et, ut expedit, esse putemus  ("Il est utile que les dieux existent et, puisque c'est utile, croyons à leur existence")....

 

-L'usage de la mythologie est tout aussi ambigu : Busiris est un roi légendaire d'Egypte (son nom est sans doute une déformation d'Osiris) ;  Thrasius est un devin ori­ginaire de Chypre (que l'on trouve plus souvent sous le nom de Phrasios). La légende rapporte qu'après Thrasius/Phrasios, Busiris tenta de sacrifier à Zeus Héraklès (qui se trouvait en Egypte à ce moment-là), mais le héros le tua. Busiris passe dans la littérature gréco-latine pour le type de la cruauté (Virgile, Géorgiques, III,5, parle de l'"infâme Busiris"). Quant à Phalaris, c'est un tyran d'Agrigente du VI° siècle av. J.-C. ; Perillus, fondateur d'Agrigente, avait construit un taureau de bronze, dans lequel devaient être en­fermés les condamnés à mort : on y mettait alors le feu et les cris poussés par les malheu­reux semblaient être les mugissements de la bête. Voilà, pour le moins, des cautions mo­rales fort surprenantes...

 

 

 

Par sylvie.laigneau-fontaine - Publié dans : ovide, art d'aimer
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Lundi 8 février 2010 1 08 /02 /Fév /2010 16:31

Art d'aimer, II,233-250 : la militia amoris

 

Militiae species amor est. Discedite, segnes.             233

Non sunt haec timidis signa tuenda uiris.

Nox et hiems longaeque uiae saeuique dolores                    235

Mollibus his castris et labor omnis inest ;

Saepe feres imbrem caelesti nube solutum

Frigidus et nuda saepe iacebis humo.

Cynthius Admeti uaccas pauisse Pheraei

Fertur et in parua delituisse casa :                                  240

Quod Phoebum decuit, quem non decet ? Exue fastus,

Curam mansuri quisquis amoris habes.

Si tibi per tutum planumque negabitur ire,

Atque erit opposita ianua fulta sera,

At tu per praeceps tecto delabere aperto ;                           245

     Det quoque furtiuas alta fenestras uias.

Laeta erit et causam tibi se sciet esse pericli ;

     Hoc dominae certi pignus amoris erit.

Saepe tua poteras, Leandre, carere puella ;

     Transnabas, animum nosset ut illa tuum.                        250

 

 

"L'amour est une espèce de service militaire. Loin d'ici, paresseux. De telles en­seignes ne sont pas faites pour être défendues par des lâches ; nuit, tempête, longues routes, souffrances cruelles, bref toutes les épreuves, voilà ce qu'on trouve dans ce camp du plaisir ; bien souvent, tu supporteras la pluie d'orage qui tombe à flots du ciel et bien souvent, glacé, tu dormiras à même le sol. Le dieu du Cynthe a mené paître, dit-on, les vaches d'Admète, le roi de Phères, et a couché dans une minuscule cabane : ce que Phébus a accepté de faire, qui le refuserait ? Qui que tu sois, dépouille tout orgueil, si tu te préoccupes d'être aimé durablement. S'il t'est impossible de trouver une voie toute droite et aisée, et si on met au travers de ta route une porte bien barricadée, eh bien ! tu sauteras en bas du toit à ciel ouvert ; qu'une fenêtre élevée te fournisse aussi une retraite discrète. Alors elle sera heureuse, et saura que c'est pour elle que tu cours ces dangers,  ce qui sera pour ta maîtresse un gage irréfutable d'amour. Tu aurais pu bien souvent, Léandre, te passer de voir ton amie ; mais tu traversais l'Hellespont à la nage, pour qu'elle connaisse bien tes sentiments".

 

-Topos habituel de l'élégie : les épreuves que doit endurer l'amant pour sa belle. Ici plaisamment comparées aux peines du soldat. Importance de la fin provocatrice du vers 241 : exue fastus. Mise en place d'une nouvelle morale, à l'opposé de celle du Romain domina­teur.

-Evocation mi-satirique, mi-burlesque des aléas de la vie de l'amant d'une femme mariée. C'est en effet en ce sens qu'il faut comprendre aux vers 244-246 la mention de la fenêtre et du toit, par lesquels il passe pour rendre visite à sa maîtresse sans que le mari ne s'en aperçoive... et pour s'enfuir avant d'être découvert. Horace (Satires, I,2) a traité du même thème, en insistant sur les dangers courus par l'homme adultère : "Un tel s'est précipité du haut d'un toit, un tel a été battu de verges jusqu'à la mort ; tel autre, dans sa fuite, est tombé au milieu d'une bande de farouches voleurs ; tel autre encore, pour avoir la vie sauve, a dû payer ; des valets d'écurie ont uriné sur celui-ci ; pire encore, il est ar­rivé que l'on coupe à l'épée les testicules et le membre lubrique de l'adultère. “C'est bien fait”, dit tout le monde". (v.41-46)

-Usage habituel de l'exemplum mythologique. L'histoire d'Apollon et d'Admète est bien connue : le fils d'Apollon, Asclépios, était un médecin si habile qu'il parvenait à ressusciter les morts ; Zeus, furieux, le foudroya. Apollon en fut si peiné qu'il se vengea en tuant de ses flèches les Cyclopes. Le roi des dieux, pour le punir, l'obligea à se mettre durant un an au service d'un mortel. Apollon se rendit donc chez Admète, le roi de Phères, en Thessalie (région de Grèce), en qualité de bouvier.

Léandre est un jeune homme amoureux d'Héro, une jeune fille qui habite sur la rive op­posée de l'Hellespont. Chaque nuit, il va à la nage la rejoindre, guidé par une lampe qu'elle allume au sommet de sa mai­son. Mais une nuit, le vent éteint la lumière ; Léandre ne parvient à trouver la côte, et meurt d'épuisement. Héro ne peut lui survivre, et se suicide. Ovide consacre à ces amants ses Héroïdes doubles  XVIII et XIX ; Virgile en parle dans les Géorgiques, III,258.

 

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Lundi 8 février 2010 1 08 /02 /Fév /2010 16:32

Art d'aimer, II, 467-488 : Cosmogonie et valorisation de l'amour.

 

Prima fuit rerum confusa sine ordine moles,                                   467

     Vnaque erat facies sidera, terra, fretum ;           

Mox caelum impositum terris, humus aequore cincta est,

     Inque suas partes cessit inane chaos ;                                         470

Silua feras, uolucres aer accepit habendas ;

     In liquida, pisces, delituistis aqua.

Tum genus humanum solis errabat in agris,

     Idque merae uires et rude corpus erat ;

Silua domus fuerat, cibus herba, cubilia frondes,                            475

     Iamque diu nulli cognitus alter erat.

Blanda truces animos fertur mollisse uoluptas ;

     Constiterant uno femina uirque loco ;

Quid facerent, ipsi nullo didicere magistro ;

     Arte Venus nulla dulce peregit opus.                                           480

Ales habet quod amet ; cum quo sua gaudia iungat

     Inuenit in media femina piscis aqua ;

Cerua parem sequitur ; serpens serpente tenetur ;

     Haeret adulterio cum cane nexa canis ;

Laeta salitur ouis ; tauro quoque laeta iuuenca est ;                                   485

     Sustinet inmumdum sima capella marem ;

In furias agitantur equae spatioque remota

     Per loca diuiduos amne sequuntur equos.                                   488

 

"Au début, le monde fut une masse confuse et sans ordre ; les étoiles, la terre, la mer, tout était mêlé et uniforme. Bientôt, le ciel fut placé au-dessus des terres, le monde entouré d'eau, et le chaos, le vide, se glissa entre les divers éléments ; la forêt fut le do­maine des bêtes sauvages, l'air celui des oiseaux ; c'est dans la fluidité de l'eau que vous, les poissons, vous vous êtes tenus cachés. Alors la race des humains errait solitaire dans les campagnes, et ils n'étaient que forces brutales et corps incultes ; la forêt leur servait de maison, l'herbe de nourriture, les feuillages de lit, et longtemps, il n'y eut entre eux au­cune relation. C'est, dit-on, la caressante volupté qui adoucit ces âmes farouches ; une femme et un homme s'étaient arrêtés dans un même lieu ; ce qu'il fallait faire, ils l'appri­rent tout seuls, sans aucun maître ; Vénus accomplit son doux office, sans qu'ils aient be­soin de leçons. L'oiseau a une femelle à aimer ; la femelle du poisson trouve au milieu de l'eau un poisson avec lequel partager le plaisir de frayer ; la biche suit le mâle de sa race ; le serpent s'attache à sa femelle ; le chien reste attaché à la chienne à laquelle il s'ac­couple ; la brebis se réjouit d'être saillie ; la génisse aussi apprécie son taureau ; la chèvre camuse aime les assauts de son mâle lascif ; les juments en chaleur poursuivent leur mâle jusque dans des lieux situés au-delà de fleuves".

 

Ovide vient d'indiquer ce qu'un amant doit faire lorsque sa maîtresse, pour une raison ou pour une autre (et en particulier parce qu'il lui a été infidèle), est en colère : il doit "signer sur le lit un traité de paix" (v.462), seul moyen de l'adoucir de nouveau. Il enchaîne en­suite sur cette brève cosmogonie afin de montrer les effets pacifiants et civilisateurs de l'amour physique, apprécié par toutes les espèces vivantes.

-Tout ce passage, comme l'a bien vu P. Watson, se veut un jeu sur un extrait de Lucrèce. Au livre V du De rerum natura, celui-ci montrait comment les hommes étaient passés d'une vie fruste et grossière à une vie civilisée :

Et mulier coniuncta uiro concessit in unum

[Lacune]

Cognita sunt, prolemque ex se uidere creatam,

Tum genus humanum primum mollescere coepit (v.1012-1015).

"Et la femme, liée à un homme, devint la propriété d'un seul, [lacune]...(furent connus) et ils virent qu'une lignée descendait d'eux, alors, la race des humains commença à s'adoucir". Ovide semble avoir eu en tête le texte lucrétien, comme le souligne la reprise de mollescere  par mollisse fertur. Néanmoins, le sens des propos est dans l'un et l'autre cas très différent : Lucrèce glorifie le mariage (la femme qui n'appartient qu'à un seul homme) et l'institution de la famille (idée très romaine de l'importance de la descen­dance) ; il n'est nullement question de cela chez Ovide, qui attribue le pouvoir civilisateur au seul amour physique. L'acte sexuel se trouve donc revêtu d'une dignité et d'une no­blesse qu'il était loin d'avoir chez Lucrèce qui, quelques vers plus haut, écrivait : "Et Vénus dans les bois accouplait les amants ; toute femme, en effet, cédait soit à son propre désir, soit à la violence brutale de l'homme et à sa passion impérieuse" (v.962-964, trad. A. Ernout, C.U.F.). Les deux poètes développent en fait des conceptions opposées, puisque la satisfaction anarchique des désirs caractérise précisément, chez Lucrèce, un stade primitif de l'humanité, marqué par une sauvagerie ("la violence brutale de l'homme") dont, chez Ovide, l'acte amoureux tire précisément les humains.

-Par ailleurs, on peut souligner dans ce passage une remise en question de l'âge d'or. Ovide n'a pas la nostalgie des origines (Nunc aurea Roma est). Le fait de vivre dans des forêts, de se nourrir d'herbe et de dormir sur des lits de branchages lui apparaît comme un signe de barbarie, d'état primitif de la civilisation, heu­reusement dépassé depuis longtemps. Il s'oppose en cela aux autres Elégiaques, qui voient dans la rusticité des origines la marque d'une vertu à jamais perdue, faite de fru­galité, de chasteté. Properce évoque le temps où "des génisses paissaient l'herbe du Palatin, et d'humbles cabanes se dressaient à l'emplacement du temple de Jupiter" (II,5,25-6), la "pacifique jeunesse des champs dont les récoltes et les arbres étaient la seule richesse" (III,13,25-26) ; Tibulle, pour tenter (vainement) de lutter contre la cupidité des jeunes femmes, en appelle sans espoir à un retour à un mode de vie ancestral : "que le gland soit notre nourriture, et l'eau notre boisson, comme au temps jadis : c'est le gland qui nourrissait les anciens" (II,3,67-68). Cette laudatio temporis acti ("éloge du temps passé") est une topique moraliste et élégiaque, dont Ovide s'éloigne radicalement.

 

- "Love as civilizer : Ovid, Ars Amatoria, II,467-492", Latomus, 43, 1984, p.389-395.

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Lundi 8 février 2010 1 08 /02 /Fév /2010 16:34

Art d'aimer, III, 579-610 : Conseils aux jeunes femmes : comment faire durer l'amour

 

 

Quod datur ex facili, longum male nutrit amorem ;

     Miscenda est laetis rara repulsa iocis.                             580     

Ante fores iaceat ; "crudelis ianua" dicat

     Multaque summisse, multa minanter agat.

Dulcia non ferimus ; suco renouemur amaro.

     Saepe perit uentis obruta cumba suis.

Hoc est, uxores quod non patiatur amari ;                           585

     Conueniunt illas, cum uoluere, uiri ;

Adde forem et duro dicat tibi ianitor ore

     "Non potes" ; exclusum te quoque tanget amor.

Ponite iam gladios hebetes ; pugnetur acutis.

     Nec dubito telis quin petar ipse meis.                              590

Dum cadit in laqueos, captus quoque nuper, amator

     Solum se thalamos speret habere tuos ;

Postmodo riualem partitaque foedera lecti

     Sentiat. Has artes tolle ; senescit amor.

Tum bene fortis equus reserato carcere currit,                                595

     Cum, quos praetereat quosque sequatur, habet.

Quamlibet extinctos iniuria suscitat ignes ;

     En ego confiteor, non nisi laesus amo.

Causa tamen nimium non sit manifesta doloris,

     Pluraque sollicitus, quam sciet, esse putet.                     600

Incitat et ficti tristis custodia serui

     Et nimium duri cura molesta uiri.

Quae uenit ex tuto, minus est accepta uoluptas.

     Vt sis liberior Thaide, finge metus.

Cum melius foribus possis, admitte fenestra                        605

     Inque tuo uultu signa timentis habe ;

Callida prosiliat dicatque ancilla "perimus".

     Tu iuuenem trepidum quolibet abde loco.

Admiscenda tamen Venus est secura timori,

     Ne tanti noctes non putet esse tuas.                                610

 

"Quand on s'offre trop facilement, il est difficile de faire durer l'amour ; il faut parfois mêler à ses jeux et à ses plaisirs quelque refus. Que ton amant se couche sur le seuil de ta maison en gémissant "cruelle porte !", et en usant longuement d'humbles prières ou de menaces. Nous ne supportons pas ce qui est trop suave ; un peu d'amertume nous redonne vie. Souvent, une embarcation est engloutie et détruite par les vents mêmes qui lui étaient favorables. Ce qui empêche les épouses d'être aimées, c'est que leurs maris les voient quand ils le veulent ; ajoute une porte et un portier qui te dise, à toi le mari, d'un ton rogue, "tu ne peux pas entrer" et, te sentant exclu, te seras toi aussi touché par l'amour. Posez maintenant vos glaives émoussés ; le combat va se faire avec des armes bien aiguisées. Et je sais bien que les traits que je vous donne vont me viser moi aussi.

Il faut que l'amant que tu viens lui aussi de capturer, proie récemment tombée dans tes filets, se croie le seul à avoir accès ta chambre ; mais ensuite, donne-lui l'impression qu'il a un rival, et qu'il partage avec un autre tes serments d'amour. Sans ces ruses, l'amour s'use. Une fois les barrières ouvertes, le cheval vigoureux ne court à toute vitesse que quand il a d'autres chevaux à dépasser ou à rattraper. Même si la passion s'est bien éteinte, un affront la rallume. Pour ma part je l'avoue, je n'aime que si on me fait du mal. Mais ne donne pas à ton amant des raisons trop précises de souffrir : mieux vaut qu'il aie peur, et croie avoir plus de raisons s'inquiéter qu'il n'en connaît. Ce qui l'excitera, c'est la sinistre surveillance d'un esclave que tu auras inventé, et la pénible jalousie d'un mari trop sévère. Le plaisir que l'on prend sans danger est moins agréable. Supposons que tu sois plus libre que Thaïs, eh bien, fais semblant d'avoir peur. Alors que tu pourrais tout aussi bien faire passer ton amant par la porte, fais-le passer par la fenêtre et prends une mine effrayée ; demande à une servante rusée d'accourir en criant "nous sommes perdus !", et cache ton jeune ami tremblant quelque part. Mais il faut parfois mêler à ces craintes des plaisirs sereins, pour éviter qu'il ne pense que tes nuits ne valent pas ce prix".

 

-Ces conseils pour faire durer l'amour se présentent comme une mise en théorie de plusieurs pièces des Amours : voir en particulier II,19 ou I,8 (cf. morceau choisi n°3 : Ovide reprend donc à son compte une bonne partie de ce que disait la lena  Dipsas !) En fait, on a ici la mise en place de ce que l'on peut appeler le "code élégiaque", qui postule que l'élégie n'est possible qu'à propos des amours contrariées d'un couple illégitime.

-L'idée, très ovidienne, que l'amour a besoin d'angoisse pour demeurer vif et que la sécurité le tue s'oppose clairement aux conceptions propertiennes. L'Ombrien, dans une élégie dont cette pièce d'Ovide se veut, croyons-nous, le décalque a contrario, opposait les relations avec une femme interdite et celles avec une courtisane, avec préférence pour celles-ci :

"[quand on aime une femme interdite], que gagne-t-on, sinon le droit de pouvoir contempler le revêche visage d'un custos  et, quand on s'est fait surprendre [par le mari], celui d'être fréquemment contraint de se cacher dans un recoin immonde ? C'est bien cher payé pour une seule nuit dans toute une année ! Périssent ceux qui trouvent du plaisir à une porte close ! Au contraire, la femme qui s'avance le voile rejeté en arrière, libre, sans gardien et sans peur, voilà celle qui me plaît. La Voie Sacrée est usée à force qu'elle y traîne ses souliers crottés et, si on veut lui faire des avances, pas de problèmes ; jamais elle ne te lanternera et ne t'embrouillera pour te demander des présents dont le coût remplit de désespoir un père avare. Jamais elle ne dira : “J'ai peur, lève-toi vite, je t'en prie ; malheureux ! mon mari rentre aujourd'hui de la campagne !”"

 En résumé, ironie, humour et provocation : cette pièce est très caractéristique d'Ovide.

 

 

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Lundi 8 février 2010 1 08 /02 /Fév /2010 16:35

Bibliographie.

 

 

Texte

-Le texte bilingue le plus accessible reste celui publié par les Belles Lettres, dans la col­lection des Universités de France (= coll. Budé) :

Ovide, Les Amours , texte établi et traduit par H. Bornecque (1930), Paris, 6° tirage, revu et corrigé par H. Le Bonniec, 1995.

L'Art d'aimer , texte établi et traduit par H. Bornecque (1924), Paris, 8° tirage, revu et corrigé par Ph. Heuzé, 1994.

-Dans la collection (bilingue) "Classiques en poche" (financièrement beaucoup plus ac­cessible), les Belles Lettres ont publié les Amours, texte établi et traduit par H. Bornecque, revu par J.-P. Néraudau, introduction et notes de J.-P. Néraudau, Paris, 1997.

 

-Pour ce qui est de la traduction seule, notons :

-L'Art d'aimer  (trad. de  Bornecque), Paris, Folio, 1994.

-Les Amours (traduit du latin et présenté par A. Daviault et Ph Heuzé), Paris, Seuil, Rivages Poches-Petite Bibliothèque, 1997.

Plusieurs extraits des Amours et de l'Art d'aimer  dans deux anthologies :

-Amores. Itinéraires amoureux des Elégiaques romains, choix de textes traduits du latin par R. Adam, Paris, Ph. Picquier, 1989.

-Anthologie Rome et l'amour, textes choisis et traduits par C. Labre, Paris, Arléa, 1990.

 

 

Analyses et commentaires

La bibliographie sur Ovide est, bien entendu, immense. Nous renvoyons aux articles que nous avons cités en note, et ne faisons figurer ici que quelques études importantes, es­sentiellement consacrées aux Amours  et / ou à l'Art d'aimer, que nous classons par ordre chronologique (on se rendra aisément compte que les ouvrages français ne sont pas très nombreux).

sur l'élégie

-G. LUCK, The Latin Love Elegy, Londres, 2ème éd., 1969.

-R.O.A.M. LYNE, The Latin love Poets. From Catullus to Horace, Oxford, 1980.

-L'élégie romaine. Enracinements, thème, diffusion, Actes du Colloque de Mulhouse, Paris, Ophrys, 1980.

sur Ovide

-H. FRAENKEL, Ovid : a Poet between  two Worlds, Los Angeles, 1945.

-L.P. WILKINSON, Ovid  recalled, Cambridge, 1955.

-Ovidiana : recherches sur Ovide (éd. N. Herescu), Paris, 1958.

-J.-M. FRECAUT, L'esprit et l'humour chez Ovide, Grenoble, Presses Universitaires, 1972.

-A.-F. SABOT, Ovide, poète de l'amour dans ses œuvres de jeunesse, Paris, Ophrys, 1975.

-S. VIARRE, Ovide. Essai de lecture poétique, Paris, Les Belles Lettres, 1976.

-R. SYME, History in Ovid, Oxford, 1978.

-Actes du Colloque : Présence d'Ovide (éd. R. Chevalier), Paris, Les Belles Lettres, 1982.

-Actes du Colloque de Parménie sur Ovide (éd. J.-M. Frécaut et D. Porte), Bruxelles, Latomus, 1985.

-M. MYEROWITZ, Ovid's Games of Love, Détroit, 1985.

-C. RAMBAUX, Trois Analyses de l'amour : Catulle, Ovide, Apulée, Paris, Les Belles Lettres, 1985.

-J.T. DAVIS, Fictus Adulter. Poet as Actor in the Amores, Amsterdam, 1989.

-M. STEUDEL, Die Literaturparodie in Ovids Ars Amatoria, Hildesheim, Zürich, New York, 1992.

-R. VERDIERE, Le secret du voltigeur d'amour ou le mystère de la relégation d'Ovide, Bruxelles, Latomus, 1992.

-B.W. BOYD, Ovid's Literary Loves : Influence and Innovation in the Amores, Univ. of Michigan Press, 1997.

-Elégie et épopée dans la poésie ovidienne  (Héroïdes et  Amours), textes réunis par J. Fabre-Serris et A. Deremetz, Coll. UL3, Lille, 1999.

-J. WILDBERGER, Ovids Schule der "elegischen" Liebe. Erotodidaxe und Psychagogie in der Ars Amatoria, Francfort, 1999.

 

Par sylvie.laigneau-fontaine - Publié dans : ovide, art d'aimer
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