Lundi 8 février 2010 1 08 /02 /Fév /2010 16:07
 Comme ce livre n'est plus disponible en librairie, et comme l'Art d'aimer est au programme du bac, j'ai souhaité, en mettant sur mon blog les passages qui concernent cette oeuvre, le rendre consultable par qui le désire. J'espère qu'il vous sera utile et je vous souhaite bonne lecture !

 

 

 

 

INTRODUCTION

 

 

 

 

 

 

Pour un enseignant, se voir attribuer un cours sur Ovide (qu'il soit au pro­gramme d'une année universitaire ou au programme d'agrégation) est toujours un pur bonheur : nul auteur, peut-être, ne "marche" mieux avec les étudiants, quels qu'ils soient. Les latinistes débutants découvrent (pour certains d'entre eux avec quelque étonnement...), après des mois de dominus ancillae rosam dat, que le latin, ce sont aussi des textes, et que ces textes, pour être parfois un peu ardus, peuvent être très amusants ; les "premières années" classiques s'initient avec plaisir aux jeux subtils du poète-amoureux, amoureux du langage autant que d'une puella, qui mêle art d'aimer et art d'écrire en un entrelac raffiné ; les agrégatifs mettent à profit leurs connaissances plus complètes pour se livrer aux joies de l'intertextualité, goûter les remplois ingénieux de telle ou telle figure, et apprécier les pro­vocations de l'enfant terrible du régime augustéen. Tous, nous voulons le croire, se lais­sent prendre au charme d'un poète dont la grâce juvénile "parle" encore aux lecteurs du XXème siècle finissant, et du XXIème siècle commençant...

 

En effet, Ovide trouve en chacun de nous une résonance propre, et nous fait entrer dans un univers où la latinité, pour cultivée et référentielle qu'elle soit (et nous parlerons longuement, au cours de cet ouvrage, des parallèles intentionnels tracés par l'auteur entre telle et telle de ses pièces et telle œuvre antérieure), a un écho universel : les jeux de l'amour dont l'Art d'aimer apprend les règles, et dont les Amours explorent systémati­quement toutes les facettes, sont éternels. Ces deux ouvrages, quoiqu'offrant au latiniste, nous le verrons, d'utiles connaissances sur la société augustéenne, auraient pu  tout aussi bien constituer la trame d'un film de Lubitsch ou de Billy Wilder dans les années 50, et pourraient également fournir le scénario d'une de ces comédies sentimentales que le public aime tant...

 

Dans la quatrième de couverture de  son édition de poche des Amours, Jean-Pierre Néraudau comparait implicitement Ovide à Mozart et à Fragonnard, à La Fontaine, Marivaux et Choderlos de Laclos. De fait, il est probable qu'une des raisons qui nous rendent Ovide si familier est l'extraordinaire postérité littéraire que connut son œuvre. En en­visageant les Amours  et l'Art d'aimer comme des "textes fondateurs", nous rencontre­rons sur notre chemin, bien sûr, les poètes de l'amour courtois et du pétrarquisme, les précieuses du XVIIème siècle avec leur "Carte du Tendre", mais aussi La Rochefoucauld et son mora­lisme pessimiste, mais aussi Valmont et son immoralisme combatif. C'est à ces ren­contres que nous convions le lecteur, après une analyse de quelques aspects de l'œuvre ovidienne, et avant une étude de quelques morceaux choisis.

 

Par sylvie.laigneau-fontaine - Publié dans : ovide, art d'aimer
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Lundi 8 février 2010 1 08 /02 /Fév /2010 16:25

ANALYSE DES ŒUVRES

 

 

 

Les Amours

 

Les deux éditions des Amours

 

Il ne nous reste aucune trace de la première édition des Amours, en cinq livres, publiés entre 20 et 15. Comme aucun renseignement extérieur ne nous en apprend rien non plus, nous devons nous contenter de ce qu'Ovide lui-même en dit dans son épi­gramme liminaire : "Livres de Nason qui étions naguère au nombre de cinq, nous voici trois ; l'auteur a préféré ce recueil au premier ; à supposer que tu n'éprouves nul plaisir à nous lire, au moins ton ennui sera-t-il diminué, puisque deux livres ont été supprimés". Pourquoi un tel remaniement ? La nouvelle édition répond évidement à des raisons d'ordre esthétique : dans les Tristes (IV,10,61-62), Ovide rappelle qu'il a lui même livré aux flammes un certain nombre de ses vers, qui ne lui plaisaient pas. C'est donc avec beaucoup de justesse que J.-P. Néraudau (dans l'introduction à l'édition de poche des Amours) affirme que le recueil ne doit pas être tenu pour un travail de jeunesse, mais comme l'œuvre revue et corrigée d'un poète de quarante ans, en pleine possession de son talent.

Par ailleurs, il est possible que le "resserrement" en trois livres soit lié à la vo­lonté de rappeler les trois premiers livres de Properce (ceux dans lesquels l'attachement à Cynthie est le plus flagrant, le quatrième marquant un effort pour trouver d'autres sources d'inspiration). Nous verrons, en effet, que les sources convoquées dans les Amours sont multiples, et qu'à personne ou presque, Ovide n'est plus redevable qu'à l'Ombrien.

 

Le genre élégiaque

 

Dans le vocabulaire littéraire moderne, une élégie est une pièce de vers à sujet triste et mélancolique (Boileau parle dans l 'Art Poétique de la "plaintive élégie en longs habits de deuil") ; dans l'Antiquité au contraire, l'élégie (terme dont l'étymologie est très discutée) n'est pas caractérisée par son sujet, mais par son mètre (sur l'origine duquel l'incertitude plane encore). Le distique élégiaque, on le sait, est formé d'un hexamètre dacty­lique, et de ce que l'on appelle couramment un pentamètre dactylique, mais qui est plus précisément un hexamètre di-catalectique (ou deux demi-hexamètres catalectiques, c'est-à-dire dont le dernier pied est coupé).

Néanmoins, pendant le siècle d'Auguste, on assiste à ce que René Martin et Jacques Gaillard appellent "un brusque mouvement de spécialisation de l'élégie", dont témoigne un passage des Remedia Amoris, dans lequel Ovide passe en revue le mètre convenant à chaque genre littéraire : "Que la caressante élégie chante les Amours armés de carquois, et qu'on y voie badiner une amie légère" (v.379-380). En effet, les poètes élé­giaques latins (dont Quintilien, au livre X de l'Insti­tution Oratoire, donne la liste cano­nique, formée de Tibulle, Properce, Ovide et Gallus), vont tous consacrer leur œuvre à chanter l'amour, sous toutes ses formes (hétérosexuel et homosexuel, "romantique" et sensuel, heureux et malheureux).

 

Bien entendu, se pose alors à leur propos un problème, depuis longtemps évo­qué pour Ovide, plus récemment pour Tibulle et Properce par Paul Veyne, en un ouvrage qui fit beaucoup de bruit en son temps : celui de la "sin­cérité" des poètes élégiaques. Après avoir longtemps pensé que la poésie élégiaque ex­primait du "vécu", et les senti­ments réellement ressentis par les poètes (Ovide, sur ce plan-là, a néanmoins toujours sucité des doutes), on a maintenant tendance à y voir un pur jeu sur les mots et avec la littérature. Paul Veyne la définit ainsi : "une poésie qui ne plaide le réel que pour mieux glisser une imperceptible fêlure entre elle et lui ; une fiction qui, au lieu d'être cohérente avec elle-même et de concurrencer l'état civil, se dément elle-même" (p.10). En 1969 déjà, George Luck, dans une étude sur l'élégie latine, affirmait que la seule chose que ces poètes prennent au sérieux, c'est leur art.

Directement lié à ce problème de la sincérité se trouve celui de Corinne. Là en­core, deux thèses sont en présence, qui s'opposent radicalement. Ceux qui pensent que l'élégie est un pur jeu littéraire lui dénient évidemment toute réalité. Il s'agirait alors d'une pure création, entièrement sortie de l'imagination d'Ovide qui, pour rivaliser avec ses prédécesseurs, l'aurait parée de toutes les caractéristiques de la puella élégiaque. De fait, alors qu'Apulée, dans son Apologie, révèle la véritable identité des amies de Tibulle et Properce (ce qui n'empêche d'ailleurs pas Paul Veyne de penser qu'elles n'ont pas existé, mais c'est là une autre question), il ne dit mot sur celle de Corinne : le secret aurait-il pu être si bien gardé, si elle avait réellement existé ? De plus, les tenants de cette inexistence en veulent pour preuve ce que le poète lui-même dit dans les Tristes : "Crois-moi, mes mœurs sont bien différentes de mon œuvre (distant mores a carmine nostro) (...) Ma vie est pure (uerecunda), si ma Muse est licencieuse (iocosa)" (II, 353 ; 355). D'autres cher­cheurs sont partisans de l'existence d'une femme, à qui Ovide aurait donné le nom de Corinne. Or, les tenants de cette hypothèse peuvent eux aussi appeler Ovide à leur se­cours. Dans un passage de l'élégie autobiographique des Tristes, il écrit en effet : "Celle qui avait provoqué mon talent, ce fut une femme que j'ai chantée à travers toute la Ville sous le faux nom de Corinne" (IV,10,59-60)... Ces savants ont bien entendu chercher à identifier "Corinne", et cette question a donné lieu à des théories tout aussi nombreuses et tout aussi diverses que l'exil d'Ovide : pour certains, on l'a vu, Corinne serait, sinon la fille d'Auguste, du moins la maîtresse de celui-ci (et c'est alors la prudence qui explique­rait l'extraordinaire discrétion d'Ovide sur l'identité de son amie, et le fait que même Apulée l'ignore) ; d'autres ont pensé qu'elle pouvait être la première femme du poète (et l'expression nec utilis nec digna des Tristes renverrait à son avortement et à une stérilité qui en aurait découlé)... En fait, rien de tout cela n'emporte véritablement l'adhésion.

D'autres savants (dont nous partageons l'opinion) ont alors cherché une troi­sième voie, et pensé que Corinne est un personnage hybride, composé d'éléments appar­tenant à plusieurs des femmes qui ont traversé la vie (ou l'imagination, ce qui, nous l'al­lons voir, revient au même) du poète. De fait, il est facile de relever les contradictions de la Corinna des Amours ; même dans les élégies où elle apparaît nommément, il est fréquent qu'Ovide dise une chose et son contraire : en II,11,7-8 par exemple, se désolant du départ de sa belle, il s'exclame : Ecce fugit notum torum sociosque Penates / Fallacisque uias ire Corinna parat  ("Voilà que Corinne fuit notre lit trop connu et nos Pénates communs, et se prépare à fouler de dangereux chemins"), suggérant ainsi qu'il vit avec la jeune femme ; en II,12 au contraire, alors que Corinne, toujours nommée, lui a cédé, il exprime son bonheur en ces termes : ...in nostro est, ecce, Corinna sinu / Quam uir, quam custos, quam ianua firma, tot hostes / Seruabant... ("Voilà que Corinne est dans mes bras, elle que gardaient un mari, un custos [voir infra, p.des précisions sur ce terme], une porte solide, autant d'en­nemis"), jouant cette fois le rôle de l'amant qui a trompé l'homme avec lequel vit la jeune femme... On ne saurait mieux brouiller les pistes.

 

Mais au fond, tout cela est-il si important ? Nous pensons pour notre part que poser en termes de sincérité le problème de l'élégie romaine revient à le mal poser. D'abord parce que la "sincérité" antique  n'est pas la nôtre (un poète était censé gommer ce qui, dans son expérience, était trop personnel, afin que son lecteur puisse s'identifier à lui, ce qui explique la présence récurrente d'éléments conventionnels comme la mytholo­gie, qui conforme l'individuel au général ; voir à ce sujet un article de A.W. Allen). En­suite et surtout parce que, pour un écrivain, ce qu'il dit appartient de facto à la réalité ; pour paradoxal que cela semble, nous ne pensons pas totalement inop­portun de commen­ter Ovide dans les termes qu'emploie M. Collot à propos de la poésie contemporaine : "L'émotion n'est pas l'état intérieur d'une belle âme ; elle ne prend corps qu'à travers la substance des choses et des mots (...) Dans le poème se mêlent intimement l'expression d'un sujet, la construction d'une image du monde, et l'élaboration d'une forme verbale".  Peu importe par conséquent qu'Ovide ait véritablement aimé une femme du nom de Co­rinne, qu'il ait pris au sérieux, dans sa "vraie vie", ses serments d'amour et sa soumis­sion à sa domina : il le dit, Corinne a une réalité littéraire, elle symbolise la conception qu'il a de la femme et des rapports amoureux, et cela suffit. En ce sens, nous sommes parfaitement d'accord avec René Martin et Jacques Gaillard, qui parlent d'une "vérité sociologique" de l'élégie, laquelle prouve à quel point la conception de l'amour est à un tournant (que n'a pas vu, ou pas voulu voir, l'empereur) dans la Rome augustéenne.

Plus important nous semble le pseudonyme qu'Ovide a choisi de donner à sa puella. L'attribution d'un pseudonyme était une convention de l'élégie, qui répondait à des règles strictes et reposait, le plus souvent, sur des allusions littéraires assez facilement déchiffrables : ainsi, la Lesbie de Catulle est "celle de Lesbos", la patrie de Sappho ; la Délie de Tibulle et la Cynthie de Properce "celles de Délos", l'île de Diane et d'Apollon (Cynthia est un autre nom de Délos). Ovide a procédé un peu différemment de ses prédé­cesseurs : au lieu de donner à son amie le nom d'un lieu référant à la poésie, il lui attribue le nom même d'une poétesse née au VIème siècle à Tanagra, émule puis rivale de Pindare dont elle était aussi la maîtresse, et qui jouissait d'une renommée importante à l'époque de notre poète ; en effet, Properce, qui vante dans l'élégie II,3 les talents littéraires de Cyn­thie, s'exclame : "ce qui me séduit (...) c'est quand elle met en parallèle les vers de l'an­tique Corinne et les siens". Il n'est pas interdit de penser qu'Ovide, désireux de rivaliser en tous domaines avec son illustre devancier, ait choisi de faire de sa muse une seconde Corinne, alors que l'Ombrien se contentait de lui comparer la sienne. En tout cas, ce pseudonyme témoigne des liens qui unissent la puella élégiaque et la poésie ou peut-être, comme le suggère J.-P. Néraudau, est une manière de dire qu'en elle, Ovide aime la poésie incarnée en une femme.

 

Déroulement des Amours

 

Livre I

-élégie 1 : Ovide s'apprêtait à écrire une épopée ; intervention de Cupidon qui retire un pied au vers épique (l'hexamètre devient donc pentamètre) ; le poète proteste qu'il ne peut écrire de poésie d'amour puisqu'il n'aime pas ; Cupidon le perce alors d'une flèche : allégeance du poète.

-élégie 2 : Ov. reconnaît à son mal-être physique qu'il est amoureux ; il décide de céder ; "triomphe" de Cupidon (cf. morceau choisi n°1).

-élégie 3 : Prière à la puella pour qu'elle consente à être aimée ; le poète chante ses propres vertus (non sum desultor amoris) et promet à la puella une gloire éter­nelle par la poésie.

-élégie 4 : Repas avec le uir de la puella : plaintes du poète qui enseigne néanmoins à son amie comment tromper la surveillance de son uir ; mais à la nuit, il est contraint de la laisser rentrer avec lui ; la supplie alors de lui refuser la volupté.

-élégie 5 : Après-midi érotique avec Corinne ( nommée pour la première fois). Portrait de la jeune femme (cf. morceau choisi n°2).

-élégie 6 : Paraclausithyron  (plaintes de l'amoureux devant la porte close de sa belle).

-élégie 7 : Ov. a osé lever la main sur la puella ; le regrette amèrement en se comparant à divers héros mythologiques (Achille...) et en ironisant sur le piètre "triomphe" qu'il a ainsi obtenu.

-élégie 8 : Conseils de la lena Dipsas à la puella ; imprécation d'Ov. contre Dipsas (cf. morceau choisi n°3).

-élégie 9 : Militat omnis amans.

-élégie 10 : Ov. admirait sa puella comme les belles héroïnes de jadis ; il ne le fait plus car elle a cherché à se faire payer, ce qui est honteux ; surtout quand l'amant est pauvre ! (cf. morceau choisi n°4).

-élégie 11 : A Napé, la coiffeuse de la puella, qui doit lui remettre des tablettes.

-élégie 12 : Les tablettes sont revenues avec une réponse négative ; imprécations aux ta­blettes.

-élégie 13 : Prière à l'Aurore pour que le jour ne se lève pas (car la puella est dans les bras d'Ov.) ; Aurore est sans pitié car son époux à elle est le vieux Tithon.

-élégie 14 : Sur la chevelure de la puella, brûlée par la teinture.

-élégie 15 : La "mordante Envie" reproche à Ov. de ne pas avoir choisi la carrière des honneurs ; mais lui sait qu'il vivra éternellement par sa poésie, comme ses pré­décesseurs (liste des poètes) ; donc la poésie surpasse tout le reste.

 

Livre II

-élégie 1 : présentation du nouveau livre, écrit pour les jeunes gens et les jeunes filles, sur lesquels les pouvoirs de la poésie d'amour sont immenses.

-élégie 2 : A Bagoüs, le custos qui garde trop bien sa maîtresse. Tentative pour le persua­der de relâcher sa vigilance (il aura alors bien des avantages matériels ; de plus, il n'a rien à gagner à se montrer trop sévère).

-élégie 3 : Bagoüs a refusé, rien d'étonnant : il est eunuque et ne connaît donc pas les plaisirs de l'amour (cf. morceau choisi n° 5).

-élégie 4 : Ov. desultor amoris. Catalogue des (multiples) femmes qui le séduisent (cf. morceau choisi n°6).

-élégie 5 : Trahison de Corinne, qu'il a vue de ses yeux. Il lui fait des reproches ; elle rougit et est alors si belle qu'il lui pardonne. Mais les baisers de la réconciliation lui semblent soudain bien savants : où a-t-elle pu apprendre à si bien embrasser, sinon dans les bras d'un autre homme ?

-élégie 6 : Sur la mort du perroquet de Corinne.

-élégie 7 : Jalousie exacerbée de la puella, qui s'est trouvé une nouvelle victime : Cypas­sis, sa coiffeuse.

-élégie 8 : A Cypassis, avec qui il a bien eu des relations, et qu'il menace de tout révéler à Corinne si elle veut mettre fin à leur liaison.

-élégie 9 : Se plaint d'être toujours la victime de Cupidon. Puis brusque palinodie : ne voudrait pas vivre sans amour.

-élégie 10 : Ov. aime deux femmes à la fois ; c'est un sort douloureux mais bien préfé­rable à une vie sans amour. Souhaite mourir en faisant l'amour.

-élégie 11 : Propemtikon (pièce sur le départ de quelqu'un). Corinne est partie malgré ses supplications et ses conseils, et Ov. formule des vœux pour que son voyage se passe bien et qu'elle revienne vite.

-élégie 12 : Pièce de triomphe : Corinne lui appartient. Ce triomphe-là est le triomphe su­prême, car il est obtenu sine caede ("sans faire couler le sang").

-élégie 13 : Corinne, qui a tenté d'avorter, est en danger de mort. Ov. supplie Isis et Ili­thye de la sauver.

-élégie 14 : Sur l'avortement, suite. L'avortement est un crime. Demande néanmoins in­dulgence pour Corinne.

-élégie 15 : Ov. offre à sa puella un anneau, puis se livre à une rêverie érotique, dans la­quelle il s'assimile plus ou moins à l'anneau.

-élégie 16 : Ov. est dans son pays natal mais sa puella, absente, lui manque cruellement.

-élégie 17 : Ov. se plaint de la dureté de Corinne, due à sa beauté. Pourtant, elle ne doit pas mépriser Ovide qui, par sa poésie, peut lui apporter une renommée immor­telle.

-élégie 18 : Macer écrit des épopées ; Ov. a tenté d'en écrire, ou d'écrire une tragédie, mais en a été détourné. Chante donc l'amour (allusions à diverses Héroïdes). D'ailleurs, Macer lui-même parle d'amour dans son épopée.

-élégie 19 : Le uir doit garder sa femme...pour entretenir le désir d'Ov. Corinne l'a bien compris, qui alterne refus et joies. L'amour se nourrit de difficultés : quod se­qui­tur fugio ; quod fugit, ipse sequor.

 

Livre III

-élégie 1 : L'Elégie et la Tragédie (personnifiées) parlent à Ov. pour plaider chacune sa cause. Pour la Tragédie, il doit aller vers des sujets plus nobles ; l'Elégie rap­pelle les services qu'elle lui a rendus comme magistra amoris. Ov. demande juste le temps de finir les Amours.

-élégie 2 : Au cirque. On n'y va que pour faire d'agréables rencontres. Scène de séduc­tion, avec promesse muette de la jeune femme.

-élégie 3 : Les femmes se parjurent sans dommage (pire, ce sont les hommes qui en sont parfois punis). Si les dieux existent (!), ils sont complaisants envers les femmes, sans doute parce qu'ils sont eux aussi séduits par leur beauté.

-élégie 4 : A l'homme qui fait garder sa femme par un custos. Cela ne sert à rien : la seule vraie fidélité est la fidélité librement consentie. La présence du custos ne fait que renforcer le désir de l'amant. Au demeurant, celui qui ne supporte pas les infi­délités de sa femme est un bien grossier personnage (rusticus).

-élégie 5 : Un rêve d'Ov., dans lequel l'interprète des songes voit le présage des infidéli­tés de la puella.

-élégie 6 : Au fleuve en crue qui empêche Ov. d'aller rejoindre sa puella. Et pourtant : ca­talogue des fleuves amoureux. Invectives au fleuve.

-élégie 7 : Impuissance passagère d'Ov., malgré ses exploits passés et les efforts dé­ployés par la puella, et sa beauté sensuelle. Honte d'Ov. et invectives à cette pessima pars [sui].

-élégie 8 : Sur la cupidité d'une société où l'or est préféré au talent. Ainsi la puella a-t-elle préféré à Ov. un soldat enrichi. Evocation nostalgique de l'Âge d'Or. Critique de la cupidité.

-élégie 9 : Sur la mort de Tibulle. La mort souille tout. Evocation des funérailles de Ti­bulle en présence de Délie et Némésis (les deux femmes chantées par lui). Ti­bulle aux Champs-Elysées.

-élégie 10 : Les fêtes sacrées de Cérès. Celles-ci impliquent une période de chasteté qu'Ov. déplore. Histoire de Cérès et d'Iasius : la déesse a donc elle aussi été sensible aux plaisirs de l'amour.

-élégie 11 : Ov. est las des rigueurs et des infidélités de la puella ; mais il a du mal à rompre. Variations sur le thème odi et amo  (cf. morceau choisi n°7).

-élégie 12 : La puella trompe Ov. ; pourtant, elle ne doit son succès et sa réputation qu'aux vers du poète. Souligne le fait que les poètes n'ont pas coutume de dire des choses vraies (cf. toutes les fables mythologiques). Or Ov. lui, dans ses louanges de sa puella, a été cru...pour son malheur.

-élégie 13 : Le culte de Junon chez les Falisques, peuple dont est originaire la femme (mihi coniunx) d'Ov. (femme dont on entend parler pour la première fois).

-élégie 14 : Ov. n'exige pas de sa puella la chasteté, mais au moins la discrétion : qu'elle ne l'oblige pas à avoir connaissances de ses infortunes !

-élégie 15 : Adieu à l'élégie. Ov., devenu par ses chants d'amour la gloire du pays des Péligniens, va désormais vers de plus nobles sujets d'inspiration.

 

Une réflexion sur la poésie

 

Bien entendu, il est illusoire de vouloir rendre compte de l'œuvre d'un poète en la résumant ainsi ; nous avons seulement souhaité donner envie au lecteur de découvrir par lui-même la verve d'Ovide. Néanmoins, une telle présentation synthétique permet d'observer que dans chaque livre, à des places clés (généralement la première et la der­nière), se trouvent des pièces qui ne sont pas érotiques, mais littéraires. Autrement dit, Ovide a choisi de parler, aussi, de la poésie et sur la poésie : dans l'élégie I,1, il présente son sujet (c'est ce que l'on appelle une élégie "programmatique") et dit claire­ment que, chez lui, la "forme" a précédé le "fond" ; en II,1,  il justifie la poursuite de son œuvre par son immense pouvoir ; en III,1 enfin, il en annonce la fin prochaine. Parallè­lement, I,15 affirme la vocation du poète élégiaque et la justifie par la gloire qu'elle lui apportera ; II,18 signale l'abandon d'une tragédie commencée mais, tout en restant dans le domaine de la poésie érotique, évoque une œuvre autre que les Amours (ce sont les Héroïdes) ; enfin III,15 signe l'adieu aux Amours. C'est dire que, grâce à ce dispositif paratextuel, le cheminement érotique du poète se double d'un cheminement littéraire. De même que les Amours décrivent toutes les facettes des situations amoureuses (de l'éblouissement des premiers moments -cf. I,5- aux désillusions de la fin d'une passion -cf.III,8 ou III,12-), de même ils exploitent tous les thèmes du genre élégiaque pour l'abandonner lorsqu'il semble épuisé. En ce sens, J.-P. Néraudau a, croyons-nous, par­faitement analysé l'anomalie que constitue la place de l'élégie littéraire dans le livre II (avant-dernière, et non dernière pièce) : c'est que la dernière pièce, dit-il, "définit en une synthèse complète le code élégiaque, qui postule que la belle soit d'un accès difficile (...) Ainsi cette élégie complète la précédente, qui est littéraire, en montrant que si un person­nage ne joue pas son rôle la poésie élégiaque ne pourra pas exister" (introd. à l'édition de poche des Amores). De même peut-on penser que la pièce III,9 (épicède de Tibulle), avec son sujet si atypique et sa place si particulière (centre exact du livre III), annonce, par l'évocation de la mort du poète élégiaque par excellence, l'abandon de l'élégie.

Par ailleurs, la réflexion sur la poésie se double d'une réflexion sur les genres. En tant que discours sur l'amour, il est légitime que les Amores soient traversés de rémi­niscences d'autres poètes d'amour : pour ne citer que quelques exemples, III,11 est une variation brillante sur la pièce 85 de Catulle (Odi et amo) ; II,6 sur la mort du perroquet parodie Catulle, 3 sur la mort du moineau de Lesbie. On note surtout de multiples rappels d'élégies de Tibulle et Properce tout au long des Amours (quelques exemples seront ana­lysés ici). Il n'est guère étonnant non plus, compte tenu de la structure narrative même des aventures sentimentales évoquées (un jeune homme amoureux d'une femme généra­lement refusée, qu'elle appartienne à un autre ou qu'elle le trompe ; une entremetteuse qui  cherche à détourner la belle du droit chemin ; des esclaves chargées d'aider l'amoureux dans ses rencontres...) que des échos de comédie se fassent également entendre. Plus surprenantes sont, en revanche, les résonances épiques que prennent certaines pièces ou certains vers des Amours. Parfois, il s'agit assez nettement de parodie : nous songeons par exemple à l'ouverture du poème II,11 :

 

Prima malas docuit mirantibus aequoris undis

Peliaco pinus uertice caesa uias,

Quae concurrentis inter temeraria cautes

Conspicuam fuluo uellere uexit ouem.

O utinam, nequis remo freta longa moueret,

Argo funestas pressa bibisset aquas !

 

"Il a, le tout premier, enseigné les sinistres chemins pour le plus grand étonnement des flots, ce sapin coupé au sommet du mont Pélion, lui qui eut la témérité de s'engager entre ces roches qui se jettent l'une sur l'autre [allusion aux roches qui fermaient l'entrée de la mer Noire et qui, selon la légende, se rapprochaient l'une de l'autre pour écraser les bateaux qui tentaient de passer] pour transporter le splendide bélier à la toison éclatante. Ah, si seulement, pour éviter que quiconque ne fatigue de sa rame les mers lointaines, la Nef Argo, avaient pu être engloutie dans les eaux funestes, et les boire jusqu'à plus soif !"

 

La coloration de cette ouverture est très nettement épique, d'abord par sa thématique  (l'expédition de Jason et des Argonautes) ; ensuite par l'usage de la métonymie aequor pour mare  (classique dans l'épopée), l'emploi de l'expression freta longa (qui sera une des préférées d'Ovide dans les Métamorphoses), la répétition très grandiloquente conspi­cuam / fuluo, les deux spondées initiaux du v. 3, et surtout l'expression Peliaco pinus qui renvoie de manière on ne peut plus explicite au vers 1 du fameux epyllion (= épopée mi­niature) que forme le poème 64 de Catulle. Et cette coloration  épique est là pour donner au début de la pièce un "souffle" que viendront brusquement contredire les vers 7-8 : Ecce fugit notumque torum sociosque Penates / Fallacisque uias ire Corinna parat  ("Voici que, fuyant notre lit trop connu et nos Pénates communs, Corinne se prépare à s'en aller sur des routes dangereuses"). Le choc créé par cette brutale intrusion de la sphère privée dans un monde qui semblait empreint d'une telle grandeur confère aux six premiers vers un côté burlesque : tout cela, songe le lecteur, pour évoquer finalement une femme qui quitte son amant !

Mais parfois, l'intention est plus subtile. G. Tronchet a récemment montré qu'il était possible d'établir tout un réseau échos textuels et théma­tiques entre l'élégie III,5 des Amours (le rêve d'Ovide) et certains vers de l'Enéide (même atmosphère, rendue par les mêmes termes, dans divers passages du livre III ou VIII) et de l'Odyssée (rêve de Péné­lope au chant XIX). Une analyse serrée de ces correspon­dances prouve qu'elles servent à opposer héros épique et héros élégiaque et à définir le monde élégiaque comme un monde "de la déréliction".

Mais par ailleurs, le fait même que l'élégie réfère implicitement, dans le fond et la forme, à l'épopée suggère une hybridation des genres qui contredit aux principes posés par Horace dans l'Art Poétique (v.23 : "Bref, que ton œuvre soit celle que tu voudras, pourvu qu'elle ait une parfaite unité", précepte qu'il développe dans les vers 73 et sui­vants, en indiquant le mètre qui convient à chaque sujet). C'est ainsi que s'analyse une des correspondances épiques les plus célèbres des Amours. En II,1, Ovide affirme la puissance que le poète érotique tire de sa connaissance du cœur humain, et l'exprime en ces termes :

 

Atque aliquis iuuenum, quo nunc ego, saucius arcu,

Agnoscat flammae conscia signa suae.(II,1,7-8)

 

"Et puissent les jeunes gens, blessés par le même archer que moi [= Cupidon], re­connaître [dans mes chants] les signes qui leur apprendront le feu dont ils brûlent".

 

Bien entendu, tout lecteur lettré (et a fortiori, tout lecteur antique) reconnaît dans ces vers l'écho de l'aveu très célèbre de Didon à sa sœur à propos d'Enée : Agnosco ueteris ues­tigia flammae (Enéide, IV,23). On a même suggéré que l'expression saucius arcu, à la fin du vers 7 d'Ovide, pouvait n'être que l'anagramme de la clôture du vers IV,1 de Virgile : At regina graui iamdudum saucia cura, ce qui est loin d'être improbable. Il y a donc ap­propriation du texte épique par le poète élégiaque ; or, cette appropriation intervient, c'est tout-à-fait notable, dans une pièce qui est une recusatio de l'épopée (cf. v.11 et suiv., al­lusion à une gigantomachie abandonnée). Cet apparent paradoxe est certainement destiné à attirer l'attention du lecteur sur le fait que, contrairement à ce qui est explicitement dit, la frontière entre les genres est floue, et faite pour être transgressée. Cette réflexion géné­rique se poursuit dans le même sens et avec la même technique en III,1. Dans cette pièce allégorique, Ovide s'imagine visité par l'Elégie et la Tragédie, toutes deux représentées en personae de théâtre (la Tragédie a l'aspect traditionnel des personnages tragiques, tandis que l'Elégie se présente comme les courtisanes de comédie). Chacune plaide sa cause, en tenant un discours apparemment conforme à ce qui est attendu : la Tragédie encourage Ovide à entreprendre "un ouvrage plus noble", à "chanter les exploits des héros" et à s'élever vers le "souffle" épique (incipe maius opus, v.24 ; cane facta uirorum, v.25 ; implebit leges spiritus iste meas, v.30) ; l'Elégie se dit elle-même "légère", et se présente comme une bien utile magistra amoris (sum leuis et mecum leuis est, mea cura, Cupido, v.42 ; per me decepto didicit custode Corinna, v.49) : la répartition générique la plus traditionnelle semble donc respectée. Néanmoins, comme dans l'élégie II,1, Ovide a pris soin de semer des indices avertissant du caractère fictif ou du moins excessif d'une telle répartition. Ici, le signe en  est donné par les paroles que l'Elégie adresse à la Tragé­die :

 

Quid, grauibus uerbis, animosa Tragoedia, dixit,

Me premis ? An numquam non grauis esse potes ?

Imparibus tamen es numeris dignata moueri ;

In me pugnasti uersibus usa meis. (III,1,35-38)

 

"Pourquoi, fière Tragédie, m'accables-tu, dit-elle, de ces nobles paroles ? Ne peux-tu donc jamais cesser d'être noble ? Et cependant, tu as bien voulu être chantée sur un rythme inégal . Tu as utilisé pour me combattre des vers qui sont les miens".

 

Comme le souligne Alain Deremetz, l'Elégie brocarde donc la Tragédie parce qu'elle s'est exprimée (évidemment) en distiques élégiaques ; elle a exhorté au sublime en em­ployant la langue du léger, et son énonciation se trouve ainsi en contradiction avec son énoncé ! La ré­flexion générique d'Ovide se veut toujours légère et amusante, mais il y a incontestable­ment  là une véritable méditation littéraire, et un plaidoyer pour le métissage des genres, tel qu'il le réalisera dans les Héroïdes et les Métamorphoses, et tel donc que les Amours en donnent un premier aperçu.

 

 

L'Art d'aimer

 

L'Art d'aimer, entre parodie et didactique

 

L'ouvrage que nous connaissons sous le titre de l'Art d'aimer porte en latin le titre d'Ars amatoria, c'est-à-dire "art amoureux" ou, plus clai­rement, "traité de l'amour". Le titre sous lequel la tradition le désigne vient des deux premiers vers du premier livre, dans lequel Ovide définit son sujet en ces termes : Siquis in hoc artem populo non nouit amandi / Hoc legat et lecto carmine doctus amet ("s'il y a une personne de notre peuple qui ne connaît rien à l'art d'aimer, qu'elle lise ce poème et, instruite par cette lecture, qu'elle aime"). Il s'agit d'apprendre à aimer, comme on ap­prendrait tel ou tel art. Le titre même d'Ars amatoria, rappelle ceux des traités techniques, rhétoriques en particulier : on parlait ainsi d'ars oratoria, d'ars dicendi, et la tradition connut très vite sous le nom d'Ars Poetica l'Epître aux Pisons d'Horace.

L'Art d'aimer est une œuvre poétique qui se donne ouvertement pour didac­tique. En s'engageant dans cette voie, Ovide frayait des chemins bien connus dans l'An­tiquité. Certes, plusieurs auteurs de traités didactiques techniques avaient choisi la prose : songeons en particulier aux ouvrages de Caton l'Ancien (De Agricultura), de Varron (De Lingua Latina, Rerum Rusticarum Libri III), de Columelle (De Re Rustica), de Vitruve (De Architectura) ou de Celse (De Arte Medica).  Mais les lecteurs romains connaissaient aussi les œuvres poétiques des philosophes présocratiques Empédocle (De la nature de l'Univers, Purifications) ou  Parménide (De la Nature), le poème d'Hésiode consacré aux travaux des champs (Les Travaux et les Jours) et  pratiquaient plus particulièrement le De Rerum Na­tura de Lucrèce ou les Géor­giques  de Virgile, publiées quelques années avant l'Art d'ai­mer.

L'œuvre d'Ovide marchait donc sur des brisées connues. Néanmoins, dans sa préface à l'Art d'aimer , Hubert Juin notait : "Voici un titre, l'Art d'aimer, qui surprend (...) Chacun se demande, dès l'abord, s'il est nécessaire, utile ou convenable d'enseigner cet art-là, qui semble aller de soi, et apparte­nir à ces choses si également partagées qu'elles sont communes à tous sans qu'il y soit besoin de leçons". Et pourtant, Ovide a bien voulu qu'il en soit ainsi, et a multiplié les signes avertissant le lecteur de la nature di­dactique du livre qu'il a entre les mains. Outre le titre, un chercheur italien a sug­géré que le plan choisi par Ovide suivait presque pas à pas celui des ouvrages de rhéto­rique : une première partie consacrée à l'inuentio (recherches des idées, des arguments dans un cas / de la personne à séduire dans l'autre), une seconde consacrée à la dispositio (choix du plan pour que ces idées aient le plus de force / choix des intermédiaires et du moment fa­vorable pour que les avances soient accueillies favorablement), une troisième à l'elocutio (style du discours / style des lettres et des paroles à prononcer), une quatrième enfin à l'actio (attitude de l'orateur / tenue et apparence physique de l'amoureux). Même si cette suggestion ne rend pas compte de tout le contenu de l'Art d'aimer (cf. le plan que nous proposons), elle a l'avantage de souligner la similitude existant entre les ou­vrages rhéto­riques traditionnels et l'Art d'aimer. Et cette impression de similitude est en­core ren­forcée par une analyse du détail du texte : si Ovide, au tout début du livre I, se compare lui-même à Chiron, le précepteur d'Achille (A.A., I,11 et suiv.), et s'il conclut sur le titre de magister que les jeunes gens (fin du livre II) puis les jeunes femmes (fin du livre III) lui décernent, c'est sans doute pour attirer l'attention du lecteur sur les signes, disséminés à travers tout le livre, de son caractère didactique. On peut noter, par exemple, la multi­pli­cité des impératifs exprimant les préceptes que le "maître" délivre à ses "dis­ciples" (I,267 : "Autant que vous soyez et où que vous soyez, vous les hommes, écoutez-moi docile­ment" ; II,538 : "Je vais chanter de grandes choses ; foule, écoute-moi de toute toâme !") ou énonçant au contraire des interdits (I,245 : "Ne te fie pas trop à la lumière de la lampe") ; les déclarations nombreuses avertissant de la grandeur de l'entreprise (I,29-30 : "C'est avec mon expérience que j'écris cet ouvrage ; obéissez à un chantre inspiré par son habitude. Je ne vais chanter que la vérité" ou II,535-536 : "Pourquoi m'arrêter à des dé­tails ? Mon esprit me presse d'aborder de vastes sujets") ; l'insistance sur les étapes du cheminement de la pensée (principio, hactenus, praeterea, nunc di­cere...), dans le but de conduire sans difficulté l'apprenti-amoureux vers le savoir ; l'uti­lisation fréquente d'ad­verbes ou d'expressions destinés à souligner telle opposition ou à apporter un surenché­rissement par rapport à ce qui précède (scilicet, adde quod, quin etiam...).

Mais précisément n'est-il pas innocent qu'Ovide présente ouvertement comme didactique un ouvrage dont la matière même semble si peu se prêter à l'apprentissage. Et comme pour mieux souligner l'apparente incompatibilité de ces deux données (un ensei­gnement donné sur une matière qui ne s'apprend pas), notre poète a pris soin de rédiger son traité non pas dans le mètre habituel de la poésie didactique, l'hexamètre qui lui confère sa noblesse et sa dignité, mais dans le distique élégiaque, vers spécialisé, on le sait dans la poésie légère. Cet élément et le contenu même de l'Art d'aimer font que l'on peut s'interroger  sur l'intention qui était celle d'Ovide en écrivant son traité. Pour J.-P. Cèbe, l'Art d'aimer est  une pure parodie du genre didactique, un simple divertisse­ment, une pure contrefaçon des trati­tés techniques. De fait, il a mis en évidence, entre certains passage de l'Art d'aimer et des extraits de traités sérieux (Géorgiques et De Rerum Natura essentiellement) des res­semblances trop littérales pour être dénuées de ma­lice de la part d'Ovide. Aux références qu'il donne et auxquelles nous renvoyons, on peut par exemple ajouter celle-ci : au livre II des Géorgiques  Virgile s'intéresse à la vigne, les vers 83 à 108 sont consacrés au choix des espèces et le passage se conclut par ces vers : Sed neque quam multae species, nec nomina quae sint, / est numerus ; neque enim nu­mero comprendere fas est ("Mais combien y a-t-il d'espèces ? et quels sont leurs noms ? impossible de les dénombrer", v.103-104, trad. E. de Saint-Denis, C.U.F.) ; au livre III de l'Art d'aimer, Ovide s'inté­resse aux soins que les femmes doivent avoir de leur per­sonne, les vers 133-168 sont consacrés à la coiffure et le poète précise : Nec mihi tot positus numero comprendere fas est  ("impossible de dénombrer toutes les coiffures") : même formulation, à la même place du vers, mais une fois sur un sujet sérieux, une fois sur un sujet frivole... et là est toute la différence.

L'intention parodique semble bien évidente. Par ailleurs, d'autres savants ont souligné dans l'Art d'aimer  la parodie d'autres œuvres, hymniques en particulier : voir par exemple J.-M. Frécaut, qui rapproche A.A., I,31-32 ("Loin d'ici, étroites bande­lettes, marques distinctives de la pudeur, et toi, volant qui couvres la moitié des pieds") et les débuts d'hymnes (par exemple Hymne à Apollon 2, où l'auteur expulse ceux qui n'ont pas le cœur pur) en soulignant que l'insolence pa­rodique d'Ovide est à son comble, puisqu'il chasse ici précisément les pures matrones. Récemment, Marion Steudel a aussi com­paré, à propos de la consécration du poète, le début de l'Ars avec celui de la Théo­gonie  et des Travaux et les Jours d'Hésiode, et mon­tré que des ressemblances naissait un contraste fort comique.

Mais est-ce à dire que l'Art d'aimer n'est que cela, qu'un brillant produit des écoles de rhétorique, visant à amuser la société augustéenne, sans plus ? Ou bien, au contraire, Ovide prend-il son rôle de magister amoris au sérieux, et cherche-t-il vérita­blement à instruire, à transmettre ce que l'on pourrait appeler une philosophie de la vie ? Dans un ouvrage consacré à l'Art d'aimer, une chercheuse américaine, Molly Myerowitz, suggère qu'Ovide rapproche l'art du poète et celui de l'amoureux, tous deux devant discipliner, par l'ars, leur ingenium  : l'amour, dit-il, contrairement aux appa­rences, n'est pas plus naturel que la poésie et demande un semblable apprentissage.

Oui, affirme notre poète, l'amour s'enseigne et faute de leçons, on en reste à la rusticitas, qui peut prendre la forme du manque de raffinement propre aux origines de Rome (cf. A.A., III,107-108 : "Si les femmes du temps jadis n'ont pas soigné leur corps (corpora non coluere), c'est que leurs maris non plus, à cette époque, n'étaient pas soi­gnés (cultos)") ou d'une jalousie exacerbée tout aussi regrettable (cf. Am., III,4,37 : Rusticus est nimium, quem laedit adultera coniunx : "c'est un grossier personnage, celui qui s'irrite des infidélités de sa femme"). Tout le propos de l'Art d'aimer est, finalement, de faire de l'amour un sentiment plaisant, "vivable". Les autres Elégiaques, Tibulle, Pro­perce surtout, en avaient donné une vision assez sombre (voir en particulier la toute pre­mière pièce de Properce, dans laquelle le poète se montre la victime d'un Amour "sa­dique" avant l'heure : "C'est Cynthie qui, la première, de ses jolis yeux, a fait de moi son malheureux prisonnier (...) Alors, l'Amour me fit baisser les yeux, perdre toute assu­rance et tout orgueil et, ses pieds sur ma tête, m'écrasa de tout son poids") ; or, le même Properce s'était présenté comme un "professeur d'amour" (cf. par exemple, Elégies, I,7,13-14 : "Que l'amant négligé me lise assidument, et que la connaissance de mon mal­heur lui soit utile", ou I,10,15 et suiv.). Le sens ultime de l'Art d'aimer, poème didac­tique en vers élégiaques, est peut-être bien de donner une ironique leçon d'amour aux il­lustres prédécesseurs d'Ovide...

Mais quelle est précisément cette leçon ? De quoi parle l'Art d'aimer ? On a sou­vent dit, en partie à juste titre, que l'ouvrage apprenait moins à aimer qu'à séduire. Ré­cemment,  R. Martin s'est intéressé au "message" du poème, et en a proposé une analyse fort juste : après avoir expli­qué qu'il était finalement fort peu question de sensualité dans l'Art d'aimer (ce qui nous semble un peu excessif), que le cœur y a lui aussi une place réduite, il montre finement que "c'est incontestablement l'intelligence qui [y] joue le rôle principal" (p.201), en ce sens que sous couvert de d'apprendre à séduire, Ovide y ap­prend en fait à vivre heureux, en proposant une "rationalisation de l'amour" (p.204), dans lequel la sensualité et le sen­timent, existants mais subordonnés à la raison, permet­tent à l'homme d'obtenir ce sum­mum bonum qu'est le bonheur. Ce que J. Marcadé, dans son beau livre Roma-Amor avait exprimé autrement, en disant que "l'intelligence ren­dait [Ovide] maître de son corps : il lui appartient d'en exalter le plaisir comme d'en faire cesser la souffrance".

 

Déroulement de l'Art d'aimer

 

Livre I

v.1-34 : préambule : but de l'ouvrage ; Ovide professeur d'amour ; précaution limi­naire : ne chante que les "amours permises".

v.35-40 : annonce du plan : comment trouver sa proie, la conquérir, la garder.

v.41-262 : où trouver sa proie

-introduction : nécessité de la recherche ; nécessité de posséder une mé­thode (41-49)

1) A Rome, lieu du monde le plus riche en belles femmes (v.50-66)

-portiques (67-74)

-cultes d'Adonis et Isis (75-78)

-forum (79-88)

-spectacles (89-176), avec excursus sur l'enlèvement des Sabines

-cérémonies triomphales (177-228)

-banquets (229-252)

2) Hors de Rome (v.253-262)

-à Baïes, ville thermale (253-258)

-au temple de Diane à Aricie (259-262)

v.263-268 : transition vers le second point, partie essentielle du traité :

v.269-777 : comment conquérir sa proie

-introduction : ne pas redouter de refus, car toutes les femmes peuvent être séduites, comme le prouvent les femelles des animaux et un certain nombre d'héroïnes mythologique, que leur libido déchaînée a entraînées aux pires extrémités. (269-350)

-se concilier les bonnes grâces de l'esclave pour s'assurer de son aide ; éviter néanmoins de chercher à la séduire elle aussi ; ou alors, y réussir, de façon à ce que, devenue complice, elle ne puisse pas dénoncer les tentatives (351-396)

-attendre le moment favorable ; éviter en particulier le jour de l'anniversaire de la belle ; de là, excursus sur les multiples ruses des femmes pour soutirer des cadeaux à leur partenaire (397-434)

-du bon usage des lettres : elles doivent contenir tendres prières et surtout des promesses (qui coûtent moins cher que les cadeaux et suffisent souvent pour faire cé­der une femme !) ; elles doivent être correctement rédigées (pas de pédantisme, de la ten­dresse) ; ne pas s'avouer vaincu si la belle renvoie le billet, persister (songer au grand pouvoir du temps) ; ne pas s'avouer vaincu non plus si la belle répond négativement : bien souvent, elle n'espère pas obtenir ce qu'elle demande (435-484)

-s'attacher aux pas de la belle où qu'elle aille ; l'accompagner aux spec­tacles et en profiter (485-502)

-être élégant, mais sans excès : les héros séducteurs (Thésée, Hippolyte, Adonis) étaient sans apprêt (503-522)

-profiter des banquets : Bacchus aide les amants, étant lui-même un amant (histoire d'Ariane longuement développée) ; possibilités de contacts physiques offertes par les banquets ; ne pas être ivre soi-même (ou alors le feindre, de manière à ne pas être tenu responsable des paroles osées prononcées) ; faire semblant d'être l'ami du mari de la femme que l'on convoite ; profiter du départ des convives pour toucher furtivement la femme et lui faire des compliments même démesurés ; toutes les femmes aiment être louées (523-628)

-ne pas être avare non plus de promesses ; Jupiter est très indulgent pour les parjures des amants, puisqu'il en a fait lui-même à Junon. Il faut honorer les divinités et être pur...sauf en ce qui concerne les femmes : vis-à-vis d'elle, la mauvaise foi n'est plus un crime car, à l'instar de Thrasius et de Perillus, elles n'ont que trop mérité ce qui leur arrive ; elles sont trompées, puisqu'elles ont trompé les premières (629-656) (cf. morceau choisi n°8)

-ne pas être avare non plus de larmes (si nécessaire, faire semblant) (657-660)

 -ne pas hésiter à prendre de force des baisers, puis le reste, car les femmes aiment être bousculées : exemples de Phoebé et Hilaira, violées par Castor et Pollux, qui les épousèrent ensuite, et de Déidamie, violée par Achille, qu'elle supplia pourtant de ne pas partir à la guerre de Troie ; cela prouve bien qu'il ne faut jamais at­tendre que la femme fasse le premier pas et ne jamais hésiter à le faire soi-même (même Jupiter prenait l'initiative) ; si l'on subit un échec, faire semblant de renoncer, la femme vexée changera elle-même d'idée ; utilité aussi de feindre rechercher seulement l'amitié (661-720)

-avoir le teint pâle et le corps décharné, preuve que l'on souffre d'amour (721-756)

-ne pas se fier à ses amis, ils peuvent très vite se transformer en rivaux ; l'amitié des temps héroïques n'existe plus (757-752)

-ultime conseil : il faut adapter sa méthode aux différentes femmes que l'on souhaite conquérir, se transformer en un véritable Protée, tel le pêcheur qui ne prend pas tous les poissons de la même manière (753-768)

v.778-779 : conclusion ; la première partie du travail est achevée, le poète se repose avant d'entamer la seconde.

 

Livre II

v.1-98 : introduction

-but du livre II : apprendre à garder une conquête (1-14)

-difficulté de l'entreprise car, Cupidon ayant des ailes, il s'envole facilement ; d'où une digression sur Dédale et Icare, fuyant le Labyrinthe malgré Minos (15-96)

v.99-732 : comment faire durer l'amour

1) Au début d'une liaison

-le recours à la magie est totalement inutile (voir Médée et Circé, incapables de retenir Jason et Ulysse) (99-106)

-la beauté étant éphémère, mieux vaut compter sur son esprit (voir Ulysse sé­duisant Calypso par son récit de la guerre de Troie) (107-144)

-être toujours aimable (éviter en particulier les sujets de dispute comme en ont les époux) ; si on ne peut offrir de présents faute d'argent, le compenser par de tendres paroles (145-176)

-savoir être patient (les bêtes sauvages ne se domptent pas en un jour !) : la patience a été utile à Milanion (177-196)

-toujours approuver la belle, toujours la servir (voir Hercule qui a servi Om­phale) et lui obéir, car "l'amour est une sorte de service militaire" (militiae species amor est) dont la belle est le général (voir Léandre traversant l'Hel­lespont pour rejoindre Héro) (197-250) (cf. morceau choisi n°9)

-se concilier ses esclaves par de menus cadeaux (251-260)

-lui faire des cadeaux, en évitant les présents trop somptueux : fleurs, fruits, vers, quoiqu'ils n'aient plus le prestige d'antan ; lui donner aussi l'impression d'une toute-puissance sur l'esprit de son amant (261-294)

-toujours la complimenter, la soigner quand elle est malade (295-336)

2) Quand la liaison dure depuis quelque temps

-alors qu'il fallait être toujours présent au début d'une relation, s'absenter en­suite pour se faire regretter (voir Phyllis, Pénélope et Laodamie regrettant Démophoon, Ulysse et Protésilas) ; mais ne pas s'absenter trop longtemps, pour éviter que ne naisse un nouvel amour (ainsi Ménélas eut-il le tort de laisser seuls Hélène et Pâris) (337-372)

-cas des faute masculines (373-492) :

-->en règle générale, la femme trompée étant plus cruelle que les animaux en furie (voir Médée, Procné et Clytemnestre), cacher absolument ses infidéli­tés ; si la femme a des doutes, nier jusqu'au bout, et lui faire l'amour pour la convaincre (373-424)

-->avec certaines femmes au contraire provoquer la jalousie (c'est comme le soufre qui attise la flamme) ; après une rude dispute, se réconcilier au lit ; di­gression sur les début de l'humanité, que seule Vénus est parvenue à adoucir (425-492) (cf. morceau choisi n°10)

-transition : Apollon, reprenant le "connais-toi toi-même" platonicien, donne au poète un conseil : bien se connaître pour savoir comment se mettre en valeur (493-512)

-cas des fautes féminines (513-640) :

--> supporter les rebuffades, les épreuves, voire les coups, sans protester (513-534)

-->supporter même d'avoir un rival (ne pas agir comme Vulcain) ; ne pas jouer le rôle du sévère mari (535-600)

-garder de la pudeur et de la discrétion en amour ; éviter absolument de se vanter de bonnes fortunes inventées (601-640)

-louer même les défauts de son amie ; ne pas se soucier de son âge : les femmes plus âgées sont souvent plus expertes en amour ; or l'amour doit procurer une jouissance égale à l'homme et à la femme (ne pas hésiter à caresser sa compagne où elle aime être caressée) (641-732)

v.733-746 : conclusion et transition vers le livre III

-les jeunes gens vont remercier Ovide : Naso magister erat (729-744)

-mais voici que les jeunes femmes demandent elles aussi des conseils (745-746)

 

Livre III

v.1-198 : introduction

-Ovide donne des armes aux Amazones après en avoir donné aux Grecs (1-6)

-ce n'est pas si dangereux qu'il y paraît car toutes les femmes ne sont pas mauvaises : voir Pénélope et d'autres héroïnes, qui symbolisent la vertu ; mais Ov. ne chante pas pour elles ; il ne chante que "les amours permises" (lasciui amores).

-or en amour, les femmes souffrent généralement plus que les hommes (voir Médée, Ariane, Phyllis, Didon) ; Vénus elle-même lui ordonne donc de les aider.

-les femmes doivent profiter de l'amour tant que leur jeunesse le leur permet : elles n'ont rien à perdre à céder aux hommes.

v.99-100 : annonce du plan : comment séduire, comment garder un homme.

v.101-498 : comment susciter l'intérêt d'un homme :

-importance du cultus, car Rome n'a plus la rusticité de jadis (nunc aurea Roma est) : la coiffure, le vêtement, l'hygiène corporelle, les fards ; mais ne jamais se laisser voir à sa toilette (101-250)

-les splendides héroïnes (Sémélé, Europe, Hélène...) n'auraient pas besoin de conseil, mais Ov. s'adresse à toutes, belles et laides, et celles-ci ont à leur disposition mille et un moyens pour y remédier (par le choix des vêtements, ou une attitude appro­priée) (251-310)

-utilité des différents talents : savoir chanter (voir les Sirènes), connaître les poètes élégiaques, danser, jouer à différents jeux (mais savoir perdre !) (311-380)

-savoir se montrer pour être remarquée (381-432)

-savoir quels hommes fréquenter, et quels hommes éviter (433-466)

-savoir bien utiliser les lettres et les intermédiaires (466-498)

v.499-576 : comment séduire un homme :

-éviter absolument de faire montre de mauvais caractère, d'arrogance, de tristesse (499-524)

-éviter les demandes excessives ou déplacées (en particulier demander de l'argent à un poète !) (525-554)

-ne pas exiger la même chose d'un amant jeune et d'un amant âgé (555-576)

v.577-746 : une fois l'homme séduit, comment le garder longtemps :

-le faire un peu souffrir (refuser parfois de le voir ; le laisser penser qu'il a un rival) (577-610) (cf. morceau choisi n°11)

-comment tromper un gardien trop sévère (611-658)

-se méfier de ses amies et des esclaves trop jolies (659-666)

-rassurer l'amant en lui montrant son amour, et ne pas trop vite croire à l'existence d'une rivale (exemple de Céphale et Procris) (667-746)

v.747-808 : deux endroits particuliers :

-comment se conduire dans les banquets (747-768)

-comment se conduire au lit (769-808)

v.809-812 : conclusion

 

Composition de l'Art d'aimer

 

On a longtemps pensé, comme l'écrit l'éditeur de l'Art d'aimer dans la C.U.F., qu'Ovide n'avait d'abord songé qu'aux deux premiers livres de son ouvrage ; de fait, le plan annoncé au début du livre I (v.35-38 : "travaille d'abord à trouver quelqu'un à aimer (...) la tâche suivante consiste à toucher la femme qui t'a plu ; et troisièmement, veille à faire durer cet amour") ne s'applique qu'aux livres I et II. Par ailleurs, la matière à l'intérieur de chaque livre a souvent semblé répartie un peu au hasard, selon ce qui venait à l'esprit de l'auteur, sans que la composition des livres ne réponde à quelque nécessité interne ; le même éditeur écrit encore : "la composition [du troisième livre] est plus négligée que celle des deux autres, où l'ordre suivi n'a rien de très strict" (introduction à l'Art d'aimer  dans la C.U.F.).

C. Rambaux et plus récemment J. Wildberger ont tous deux montré qu'au contraire, l'ouvrage avait une composition très nette. La pensée y progresse, dans chacun des livres, de manière chronologique : comment choisir, com­ment séduire, comment conserver l'amour. A l'intérieur de chaque partie, cette progres­sion chronologique se double d'un autre cheminement, qui va du plus évident au plus surprenant, ou au plus difficile à mettre en œuvre : par exemple, à propos des fautes fé­minines, Ovide conseille d'abord de supporter les rebuffades, puis de supporter les infi­délités ; de la même façon, pour séduire une femme, il suggère de  compter sur sa beauté, puis sur son esprit, puis sur sa complaisance ; et cette complaisance consiste à être tou­jours d'accord avec son amie [II,199-202], puis à la laisser gagner au jeu  [203-208], puis à accomplir les tâches de sa servante [209-216] : on constate qu'au fur et à mesure que la difficulté s'accroît, le nombre de vers grandit, et que le dernier conseil peut paraître si choquant aux yeux des jeunes Romains qu'Ovide doit appeler la mythologie à son se­cours, avec l'exemple d'Hercule au service d'Omphale. Et cela illustre parfaitement l'uti­lisation que fait Ovide des exempla mythologiques, parfois longuement développés, et qui semblent venir rompre la progression de l'argumentation (voir entre autres les exemples des Sabines, de Pasiphaé, d'Ariane et Bacchus, d'Achille et Déidamie au livre I ; de Dédale, d'Hélène et Ménélas, de Mars, Vénus et Vulcain au livre II ; de Pénélope, d'Ariane et Didon, de Cé­phale et Procris au livre III) : il s'agit d'éviter la monotonie (Ovide est un bon élève des rhéteurs), mais surtout d'emporter avec plus de certitude l'adhésion du disciple sur un point qui risquerait d'être litigieux.

De plus, les mêmes chercheurs ont montré, avec des arguments qui emportent l'adhésion, que le livre III, loin d'être un ajoût à la composition hésitante, possède un plan très structuré et parallèle à celui des deux premiers livres, avec la même progression chronologique (comment se rendre attrayante pour un homme, le séduire, ne pas le faire fuir, le conserver longtemps, bien profiter des moments de l'intimité) doublé d'une pro­gression logique, avec préceptes de plus en plus difficiles à mettre en œuvre (importance de la beauté, puis des talents, puis du caractère ; dans les conseils pour garder un homme : le faire souffrir, puis comment éviter son gar­dien, apprendre à se méfier de ses amies, éviter la jalousie de son amant, se méfier de sa propre jalousie excessive). De plus, Ovide a pris soin de tisser des liens textuels assez nombreux entre ce livre III et les deux précé­dents : l'évocation de l'Amazone vaincue grâce aux conseils d'Ovide qui clôt le livre II juste avant la transition vers le livre III (v.743-744 : "Que quiconque aura vaincu une Amazone grâce à l'arme que je lui ai four­nie inscrive sur les dépouilles qu'il aura ga­gnées “Nason était mon maître”") se retrouve à l'ouverture du dernier livre (v.1-2 : "J'ai donné des armes aux Grecs contre les Ama­zones ; il me reste à te donner des armes, à toi Penthési­lée [=la reine des Amazones, qui mena ses troupes au combat  aux côtés des Troyens lors de la guerre de Troie], et à ton armée") ; au début des livres I et III, le poète se proclame "mandaté" par Vénus pour donner ses leçons d'amour (I,7 : "Moi, Vénus m'a donné comme maître au tendre amour" ; III,43 : "Mais Cythérée [= Vénus, habitante de l'île de Cythère, voir le tableau de Watteau "l'embarquement pour Cythère"] m'or­donna de vous instruire [vous, les femmes]") ; à l'avertissement qu'il donne au vers 29 du livre I (Vsus opus mouet hoc : "c'est avec mon expérience que j'écris cet ouvrage") répond la conclu­sion aux vers 791-792 du livre III (Siqua fides, arti, quam longo fecimus usu, / Credite : "Si l'on peut avoir confiance en quoi que ce soit, fiez-vous à mon Art d'aimer, que j'ai écrit grâce à une longue expérience")... De tous ces signes et de quelques autres, C. Rambaux conclut que les trois livres de l'Art d'aimer étaient planifiés dans l'esprit du poète dès le début ; il ajoute que si le début du livre I ne laisse présager que les deux premiers, c'est par habi­leté : "dans une lutte, quand on se charge des inté­rêts de l'un des partis, il est difficile d'annoncer dès le départ qu'on soutiendra ensuite l'autre, sous peine d'être considéré tout de même sinon comme un traître, du moins comme un appui dou­teux" (article cité, p.167). Cette idée nous paraît être judicieuse, et bien correspondre aux talents de l'excellent élève des professeurs de rhétorique qu'était Ovide.

 

Le public de l'Art d'aimer

 

Une dernière question se pose à propos de l'Art d'aimer : à qui s'adresse le traité, et de qui parle-t-il ? Rappelons tout d'abord, même s'il s'agit d'une évidence, que la femme romaine (entendons par là la citoyenne, fille de citoyen) était tenue à la chasteté et à la fidélité, obligée, comme le dit le grand historien allemand de l'Antiquité Th. Mommsen, "par la loi morale de s'abstenir de tout commerce charnel avant son mariage, et de n'en avoir après qu'avec son mari". En plus de tout un arsenal juridique (complété, on l'a vu, par Au­guste lui-même), les Romains disposaient, pour maintenir leurs filles et leurs femmes dans le droit chemin, de l'aide d'un "gardien", le custos, personnage dont le statut juridique précis est assez difficile à définir, mais qui était en tous cas chargé de surveiller les femmes "interdites", et d'empêcher quiconque de porter atteinte à leur pu­dicitia.

Dans ces circonstances, il est clair que les conseils prodigués par Ovide dans l'Art d'aimer, que ce soit aux livres I-II ou au livre III, ne sauraient concerner les ci­toyennes. Tout au plus ses conseils peuvent-ils être destinés aux courtisanes (ou à qui cherche à séduire une courtisane), c'est-à-dire, aux termes de la loi, aux femmes in quas stuprum non committitur, avec lesquelles on ne commet pas de délit sexuel (stuprum), puisqu'elles sont "autorisées". Et de fait, notre poète prend bien soin de multiplier les précautions, et d'affirmer que son ouvrage ne s'adresse qu'à ces femmes-là. Dès le livre I, cela est clairement dit :

 

Este procul, uittae tenues, insigne pudoris,

Quaeque tegis medios instita longa pedes.

Nos Venerem tutam concessaque furta canemus,

Inque meo nullum carmine crimen erit.

 

"Loin d'ici, étroites bandelettes, marques distinctives de la pudeur, et toi, volant qui couvres la moitié des pieds.C'est la Vénus permise que nous allons chanter, et des liaisons autorisées par la loi, et dans tout mon poème, il n'y aura nul délit" (v.31-34)

 

La uitta est une bande d'étoffe enserrant la coiffure féminine (il s'agit, comme l'a montré l'anthropologie contemporaine, d'enfermer dans des liens le charme magique de séduc­tion de la chevelure féminine), qui était réservée aux ingenuae, c'est-à-dire aux filles de citoyens romains ; le "volant" en question est l'instita, bande de tissu cousue au bas de la stola, la longue robe réservée aux matrones, femmes de citoyens (et destinée bien entendu à protéger leur corps du regard des autres hommes). Ovide affirme donc que son traité ne concerne que les femmes autorisées (esclaves, affranchies, courtisanes), avec lesquelles l'adultère, crimen  aux termes de la législation augustéenne, n'est pas commis. Cette as­sertion est répétée en II,599-600, où il rappelle que les jeux qu'il propose ne portent que sur ce qui est autorisé par la loi, et qu'aucune robe de ma­trone n'y est mêlée (En, iterum testor, nihil hic nisi lege remissum / Luditur ; in nostris instita nulla iocis). Et dans le livre III, sentant sans doute que son sujet devient plus déli­cat, Ovide re­double de précautions :

 

Ipsa quoque et cultu est et nomine femina Virtus.

Non mirum, populo si placet illa suo.

Nec tamen hae mentes nostra poscuntur ab arte ;

Conueniunt cumbae uela minora meae.

 

"La Vertu elle-même est femme par son vêtement et par son nom. Il n'est donc pas étonnant qu'elle plaise aux femmes. Mais ce ne sont pas ces âmes-là que mon Art d'ai­mer  se propose d'instruire ; à ma barque conviennent des voiles plus petites" (v.23-26).

 

...petite hinc praecepta, puellae,

Quas pudor et leges et sua iura sinunt.

 

"...Venez chercher ici des leçons, jeunes femmes, vous du moins que la pudeur, les lois et votre condition autorisent à le faire" (v.57-58).

 

Nupta uirum timeat ; rata sit custodia nuptae ;

Hoc decet, hoc leges duxque pudorque iubent.

 

"Que la femme mariée craigne son mari ; que la surveillance (custodia, la tâche du custos) de la femme mariée soit sévère. C'est cela qui convient, c'est cela qu'exigent les lois, et notre chef [=Auguste] et la pudeur" (v.615-616).

 

Tout paraît donc fort clair, et Ovide dépourvu de toute mauvaise intention... Néanmoins, à y regarder d'un peu plus près, il est loin d'être aussi innocent qu'il le pro­clame. Car enfin, dans les nombreux exempla mythologiques qu'il utilise et dont le but, loin d'être purement décoratif, est d'entraîner l'adhésion du lecteur sur un point litigieux, qui met-il en scène, sinon des couples "légitimes" ? En I,289-325, c'est Pasiphaé et Mi­nos ; en I,525-562, Ariane et  Bacchus ; en I,633-634, Jupiter et Junon ; en II,355, Péné­lope et Ulysse ; en II,357-372, Hélène et Ménélas ; en II,561-592, Vénus et Vulcain ; en III,687-746, Procris et Céphale...  En quoi ces couples-là peuvent-ils bien servir de réfé­rents si Ovide ne s'intéresse qu'aux unions illé­gitimes et passagères nouées avec (ou par) des prostituées ou des courtisanes ?

Mieux encore, il arrive que certaines protestations de pureté soient (volontairement, n'en doutons pas) ambiguës. Ainsi les vers III,483-484 posent-ils cer­tains problèmes de cohérence interne :

 

Sed quoniam, quamuis uittae careatis honore,

Est uobis uestros fallere cura uiros, .....

 

H. Bornecque, le traducteur de la C.U.F., ne s'en sort qu'en glo­sant et en ajoutant des mots : "Mais puisque, sans porter la bandelette sacrée [de l'épouse], vous avez [comme] des maris et voulez les tromper...". Nous ne sommes pas certaine que ce "comme" ajouté soit de très bonne venue (d'une part une affranchie, dé­pourvue de bandelette, pouvait parfaitement se marier légalement à un citoyen romain si celui-ci n'était pas un sénateur, et d'autre part le terme de uir dans l'élégie a un sens plus large que "mari" stricto sensu). Le texte, si on ne garde que lui, dit : "Mais puisque, quoique dépourvues de l'honneur de la bandelette, vous avez le souci de tromper vos maris...". Toute l'insolente ambiguïté de ce distique vient évidemment de la proposition concessive : en quoi le fait que ces femmes soient dépourvues de bandelettes rend-il surprenant leur désir de tromper leur mari ? Est-ce à dire que ce désir est au contraire nor­mal chez une "ingénue" ? C'est bien ce qui semble sous-entendu...

Même ambiguïté pour la dernière protestation d'innocence : Ovide, on l'a vu, affirme trouver juste qu'une femme mariée soit gardée par un custos (III,613-614) ; mais, afin de justifier le fait qu'il va donner des conseils pour échapper à sa vigilance,  il ajoute immédiatement après : "Mais que toi aussi tu sois gardée, toi que la baguette [dont on se servait symboliquement pour affranchir les esclaves] vient d'affran­chir, qui le supporte­rait ? afin d'apprendre à le tromper, viens vers mes cérémonies sa­crées". Là encore, les vers semblent manquer de cohérence : en effet, selon la loi, sont soumis à la custodia tous ceux dont la pudicitia doit être préservée, c'est-à-dire jeunes filles et jeunes gens de nais­sance libre, épouses de citoyens et veuves de citoyens. L'af­franchie, surtout si elle n'est pas mariée à un citoyen (et le texte oppose très clairement nupta et te), en est précisément dispensée, et n'a donc aucun besoin qu'on lui apprenne à tromper un gardien qu'on ne lui impose pas ! Ovide ne pouvait dire plus allusivement et de façon plus détournée qu'il s'adresse, bien sûr, aux matrones de la bonne société ro­maine auprès desquelles ses ou­vrages avaient tant de succès... et qui, de fait étaient seules à en avoir besoin, les courti­sanes n'ayant a priori que faire d'un manuel de séduc­tion dont elles étaient supposées tout connaître !

 

 

 

 

- Les élégiaques grecs traitent de sujets très divers ; le premier poète latin à avoir écrit des élégies, (Catulle dans ses pièces 65 à 116) aussi.

-  Horace écrivait dans son Art Poétique, v.77-78 : "Quel auteur fut le créateur de la brève élégie ? Les grammairiens ne sont pas d'accord et le débat n'est pas encore tranché", et nous n'en savons guère plus

- Les genres littéraires à Rome, Paris, Nathan Scodel, 1990, p.360.

- L'élégie érotique romaine. L'amour, la poésie, l'Occident, Paris, Le Cerf, 1983.

- Ce n'est pas très souvent le cas. Que faut-il alors penser des autres élégies : mettent-elles en scène Corinne, ou une autre (voire d'autres) maîtresse(s), non nommée(s) ?

- "“Sincerity” and the Roman Elegists", Classical Philology, 45, 1950, p.145-160.

- La matière-émotion, Paris, PUF écriture, 1997, p.3 et 5

-  "La nuit obscure des Amours : la tradition épique et sa traduction élégiaque", Elégie et épopée dans la poésie ovidienne, Lille, coll. UL3 travaux et recherches, 1999, p.107.

- "Visages des genres dans l'élégie ovidienne", Elégie et épopée, op.cit., p.71-84.

- Paris, Folio, 1974.

- S. D'Elia, Ovidio, Naples, 1959.

- La caricature et la parodie dans le monde romain antique des origines à Juvénal, Paris, De Boccard, 1966.

-  L'esprit et l'humour chez Ovide, Grenoble, 1972.

- Die Literaturparodie in Ovids Ars Amatoria, Hildesheim, Zürich, New York, 1992.

- Ovid's Games of Love, Détroit, 1985.

- "Sensualité, sentiment et intelligence dans l'Ars Amatoria", Ovid. Werk und Wirkung. Studien zur klassischen Philologie, 1999, p.197-204.

- Roma Amor. Essai sur les représentations érotiques dans l'art étrusque et romain, Paris, Les éditions Nagel, 1961.

- "Remarques sur la composition de l'Art d'aimer et des Remèdes à l'amour d'Ovide", R.E.L., LXIV, 1986, p.150-171.

-  Ovids Schule der "elegischen" Liebe. Erotodidaxe und Psychagogie in der Ars Amatoria, Francfort, 1999.

- Manuel des Antiquités Romaines, tome 17 : "le droit pénal", Paris, 1907, p.414.

Par sylvie.laigneau-fontaine - Publié dans : ovide, art d'aimer
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Lundi 8 février 2010 1 08 /02 /Fév /2010 16:27

L'UNIVERS  D'OVIDE

 

 

 

Rome

 

Quoique provincial d'origine, Ovide est assurément le plus "romain" des Elé­giaques, nous entendons par là celui qui a le mieux chanté Rome. En effet, si les vers de Tibulle ou de Properce résonnent parfois d'accents bucoliques, si affleure parfois chez eux, çà et là, le regret d'un Âge d'Or où l'homme (et surtout la femme !) vivaient dans la nature et en harmonie simple avec elle, il n'y a rien de tout cela chez notre poète. Les Amours se déroulent à Rome (quand Ovide, en II,16, se retrouve dans son pays natal, il ne profite guère de ce locus amoenus puisqu' il est séparé de sa maîtresse), et la Ville est choisie comme "cadre expérimental" du "traité" qu'est l'Art d'aimer  (l'expression, fort bonne, est de J.-P. Néraudau). Aussi le premier aspect de l'univers d'Ovide est bien cette Rome que l'empereur vient de trans­former et d'embellir si somptueusement, et que le poète regrettera avec des accents si émouvants de son lointain exil (voir par exemple Tr., I,3,73-74 où il évoque le déchire­ment physique qu'il éprouve à l'idée d'être séparé de Rome : "Je suis écartelé, comme si on m'arrachait les membres, et il me semble qu'une partie de mon corps s'est séparée de l'autre"). Dans les œuvres érotiques, la Ville est d'abord conçue comme un merveilleux écrin pour les puellae. J.-P. Néraudau, dans l'ar­ticle précédemment évoqué, relève le traitement peu respectueux qu'Ovide fait subir à une thématique fréquemment utilisée par les écrivains pour montrer la supériorité de Rome sur le reste de l'univers : celle du rap­prochement (qui tire son origine de Varron, De Lingua Latina, V,32,40) entre urbis et orbis, visant à montrer que la ville (urbs) contient toutes les merveilles de l'univers (orbis). Ainsi Properce affirme-t-il que "toutes les merveilles le cèdent à Rome, car la nature y a rassemblé ce qui s'est jamais trouvé partout ailleurs" (Elégies, III,22,17-18). Ovide, pour sa part, rétrécit singulièrement le champ de la com­paraison : si Rome domine le reste du monde, c'est parce que tous les types de beauté féminine y sont représentés :

 

Tot tibi tamque dabit formosas Roma puellas,

“Haec habet” ut dicas “quidquid in orbe fuit”.

Gargara quot segetes, quot habet Methymna racemos,

Aequore quot pisces, fronde teguntur aues,

Quot caelum stellas, tot habet tua Roma puellas.

 

"Rome te fournira tant de si belles femmes que tu t'exclameras “Notre ville possède tout ce qui s'est jamais trouvé dans l'univers”. Autant le Gargare [mont de Phrygie] est riche en moissons, et Méthymne [ville de l'île de Lesbos] en grappes, autant la mer ren­ferme de poissons, et les arbres d'oiseaux, autant il y a d'étoiles dans le ciel, autant il y a de femmes dans la Rome que tu habites" (I,55-59).

 

Ovide utilise ici le topos rhétorique très fréquent du dénombrement impossible : en com­parant les jeunes femmes à des objets impossibles à compter, il souligne leur multitude. La première préoccupation du poète va donc consister à indiquer les endroits où l'on peut rencontrer ces jolies femmes.

 

Promenades romaines

 

Rome paraît être l'endroit de la terre où l'Amour a le plus de pouvoir : Vénus y aurait élu domicile (cf. A.A., I,60 : Mater in Aeneae constitit urbe sui) et lorsque, dans les Remèdes à l'amour, Ovide montre comment se défaire d'une passion, un des premiers conseils qu'il donne est de quitter Rome (Rem., 214 : i procul..., 224 : fuge...). Car dans la Ville, mille et un endroits sont propices à d'agréables rencontres.

 

-lieux de promenades, jardins et portiques :

 

Tu modo Pompeia lentus spatiare sub umbra,

Cum sol Herculei terga Leonis adit,

Aut ubi muneribus nati sua munera mater

Addidit, externo marmore diues opus.

Nec tibi uitetur quae priscis sparsa tabellis

Porticus auctoris Liuia nomen habet,

Quaque parare necem miseris patruelibus ausae

Belides et stricto stat ferus ense pater.

 

"[Pour faire d'agréables rencontres], tu n'as qu'à te promener lentement à l'ombre du Portique de Pompée, quand le soleil touche le dos du lion d'Hercule [= au mois de juillet], ou encore à l'endroit où la mère a ajouté ses présents à ceux de son fils [= le por­tique d'Octavie, qui touchait celui de Marcellus], somptueux ouvrage de marbre venu de loin ; n'évite pas non plus le portique rempli de tableaux anciens, qui porte le nom de sa dédicataire, Livie, ni celui où l'on voit les petites filles de Bélus qui ont osé tramer la mort de leurs malheureux cousins, et leur cruel père, l'épée dégainée" (A.A., I,67-74).

 

Remarquons qu'Ovide ne décrit pas la Ville (il s'adresse à un public de Romains, qui la connaît aussi bien que lui), mais qu'il la dessine à larges traits : lorsqu'il évoque les por­tiques, il se contente de quelques allusions périphrastiques, insistant essentiellement sur ce qui fait le charme des lieux : fraîcheur apaisante de l'ombre, richesse du matériau im­porté, beauté des peintures et des statues qui les décorent. Le dernier portique est celui d'Apollon Palatin, où se trouvait représentée l'histoire des Danaïdes qui, sur les conseils de leur père (lui-même fils de Bélus), tuèrent le soir de leurs noces leurs cousins avec lesquels elles venaient de se marier.  En conseillant les portiques pour lier connaissance avec les jeunes femmes, il ne fait que théoriser et généraliser ce qu'il évoquait déjà dans les Amours, où il nous dit s'être épris d'une beauté rencontrée la veille "alors qu'elle se promenait sous le portique qui contient la troupe des Danaïdes" (Am., II,2,3-4). Or, on se souvient que ces lieux de promenades s'étaient multipliés sous le principat d'Auguste : si le portique de Pompée datait de 55, celui d'Apollon avait été commencé en 28, celui de Livie en 27, celui d'Octavie en 15. C'est donc bien l'œuvre architecturale de l'empereur que célèbre Ovide quand il recommande dans l'Art d'aimer la fréquentation de ces lieux. Pourtant, il y avait à coup sûr quelque insolence à ne présenter ces nouveautés (qui per­mettaient à Auguste de faire de Rome une rivale des grandes cités hellénistiques) que comme un moyen de pratiquer les jeux de la séduction.

 

-lieux de spectacles, cirques et théâtres :

Les Amours offrent une très emblématique "scène de séduction au cirque" ;  "Ovide" (beaucoup de chercheurs préfèrent appeler Nason le personnage du poète-amou­reux, pour le distinguer ainsi de l'écrivain ; nous en resterons à Ovide, en rappelant qu'il n'est évidemment pas question de voir dans les Amours une autobiogra­phie !) commence par reconnaître que le spectacle n'est que le prétexte à sa venue au cirque : "Ce n'est pas en raison de mon intérêt pour les fiers coursiers que je viens m'as­seoir ici (...) Toi tu re­gardes la course, et moi je te regarde" (III,2,1 ; 5 : Non ego nobi­lium sedeo studiosus equorum (...) Tu cursus spectas, ego te) ; il poursuit par une série de remarques imperti­nentes sur les avantages d'un tel lieu, et de conseils non moins im­pertinents sur les moyens d'en profiter : la promiscuité des gradins favorise le contact physique, on peut retrousser le bas d'une robe sous prétexte qu'elle se salit, et jeter ainsi un coup d'œil sur de bien belles jambes, épousseter une poitrine salie par la poussière, proposer à la femme de la protéger contre les bousculades, de l'éventer... Pendant tout le spectacle, Ovide  n'a d'yeux que pour la jeune femme, et ne s'intéresse aux chevaux que dans la mesure où il font battre le cœur de la belle. Et tout cela obtient du succès, puisque l'élégie se conclut en ces termes :

 

Risit et argutis quiddam promisit ocellis.

Hoc satis hic : alio cetera redde loco.

 

"Elle a ri, et de ses yeux pétillants, m'a fait une promesse. C'est assez pour ici : le reste, donne-le moi ailleurs" (III,2,83-84).

 

Notons bien ce cetera, petit chef d'œuvre de malice allusive... L'Art d'aimer se souvient de cette scène des Amours, reprend, sous forme de conseils, toutes les ruses d'Ovide dans l'élégie III,2, et en accroît encore l'insolence : "Si, comme cela se produit souvent, de la poussière tombe sur la poitrine de la belle, ôte-là avec tes doigts. Et s'il n'y a pas de poussière, ôte-la quand même" (A.A., I,149-151 : Et si nullus erit puluis, tamen excute nullum). Aux théâtres est dévolue la même fonction. Dans les Amours, stigmatisant la jalousie exacerbée de sa puella, Ovide s'écrie : "Au théâtre orné de statues de marbre, chaque fois que je me retourne vers les gradins du haut, tu choisis entre mille femmes un sujet de douleur" (II,7,3-4 : Siue ego marmorei respexi summa theatri, / Eligis e multis unde dolere uelis). Dans l'Art d'aimer, il s'attarde longuement sur l'intérêt des théâtres pour la conquête amoureuse :

 

Sed tu praecipue curuis uenare theatris :

Haec loca sunt uoto fertiliora tuo.

Illic inuenies quod ames, quod ludere possis,

Quodque semel tangas, quodque tenere uelis (...)

Sic ruit ad celebres cultissima femina ludos ;

Copia iudicium saepe morata meum est.

Spectatum ueniunt ; ueniunt spectentur ut ipsae.

 

"Mais c'est tout particulièrement dans les théâtres en forme de demi-cercle que tu chasseras ; ces lieux répondront à tes vœux au-delà de tes espérances. Tu y trouveras de quoi aimer, de quoi folâtrer, de quoi t'amuser un bref moment et de quoi nouer une liai­son plus sérieuse (...) Les femmes les plus élégantes se rendent aux jeux où va la foule. Elles viennent pour voir le spectacle ; mais elles viennent aussi pour être vues" (A.A., I,89-92 ; 97-99)

 

Et les amphithéâtres ne sont pas en reste, puisqu'Ovide évoque la naumachie que l'empe­reur offrit au peuple, au cours de laquelle avait été représentée la bataille de Salamine, et ajoute : "Qui alors, dans cette foule, ne trouva personne à aimer ?" (A.A., I,175).

Bien sûr, les spectacles étaient très importants aux yeux d'Auguste qui, dans les Res Gestae, rappelle comme un titre de gloire le nombre important de spectacles (courses de chars, combats de gladiateurs, naumachies...) qu'il a donnés en son propre nom ou au nom de ses proches (Res Gestae, ch.20 sqq). Là encore, l'opposition totale entre le poète et l'empereur vient du sens donné au spectacle : pour Auguste, il est l'occasion d'obtenir, par une sorte de communion avec le populus dans son ensemble, un charisme politique renforçant sa légitimité ; pour Ovide, il n'est ni plus ni moins qu'une occasion de ren­contre amoureuse. Et rien ne symbolise mieux cette différence radicale de conception que l'évocation, dans ses œuvres, de cette cérémonie romaine par excellence qu'est le presti­gieux triomphe obtenu par un général victorieux : dans l'élégie I,2 des Amours, il se livre à une brillante et insolente variation sur ce thème, avec la description du triomphe de Cu­pidon, et l'utilisation de ce noble motif dans un contexte érotique (cf. notre étude de ce passage, infra, p.) ; dans l'Art d'aimer, si l'évocation du triomphe promis à Caius César donne d'abord lieu à d'enthousiastes louanges de la famille julienne (I,184 : "chez les Cé­sars, le courage devance les années"), si elle se poursuit par un tableau assez traditionnel (v.213-215 : "eh bien, viendra ce beau jour où toi, le plus beau des mortels, tu t'avance­ras dans ta toge d'or, tiré par quatre chevaux blancs. Devant toi marcheront les chefs des ennemis, le cou chargé de chaînes"...), elle tourne assez vite court pour en revenir aux préoccupations essentielles du poète :  il imagine, parmi la foule qui assistera à ce triomphe, quelques jolies femmes s'interrogeant sur le nom des captifs, leur pays d'ori­gine... et ajoute :

 

Omnia responde, nec tantum siqua rogabit,

Et quae nescieris, ut bene nota refer.

 

"Réponds à toutes les questions, n'attends même pas d'être interrogé, et même quand tu ne sais pas, réponds comme si tu connaissais parfaitement le sujet" (I,221-222).

 

On ne peut mieux dire que la réalité du triomphe n'a aucune importance, mais qu'il est seulement le prétexte à engager une conversation... Quand on sait qu'Auguste attachait une importance si primordiale à cette cérémonie qu'il en avait réduit le privilège à lui-même et aux membres de la famille impériale, on mesure toute l'insolence des paroles d'Ovide.

 

-lieux civiques, Fora, Via Sacra :

Pire encore, les lieux les plus symboliques de la civilisation romaine sont traités avec la même désinvolture. Ovide évoque-t-il le solennel Forum Romanum, c'est tou­jours dans le même but :

 

Et fora conueniunt (quis credere possit ?) Amori.

 

"Les forums eux aussi conviennent (qui pourrait le croire ?) à l'Amour" (A.A., I 79).

 

L'interrogation impertinente "qui pourrait le croire ?" prouve aisément qu'Ovide sentait toute l'inconvenance de son propos. L'Art d'aimer évoque explicitement le temple de Vé­nus Genitrix, situé sur le Forum Romain, et devant lequel se trouvait une fontaine ornée de nymphes. Mais il situe précisément à cet endroit une scène dans laquelle un juriscon­sulte se fait, malgré sa gravité, prendre par l'amour et ajoute :

 

Hunc Venus e templis, quae sunt confinia, ridet.

 

"De son temple, qui est tout proche, Vénus se moque de lui" (I,87)

 

Et cette Vénus espiègle et narquoise, déesse des amours légères qui se réjouit de voir tomber un homme sous les flèches de son fils, ne ressemble que très vaguement à l'aus­tère Vénus Genitrix, sévèrement drapée comme une matrone, qui ornait le Forum et  dont Auguste souhaitait promouvoir le culte.... Quant au Forum d'Auguste, s'il transparaît, de manière très allusive, à travers l'évocation de la naumachie donnée par le Princeps à l'oc­casion de son inauguration (A.A., I,171 sqq), pas un mot ne nous est dit sur sa fonction dynastique, ni sur la présence du temple de Mars Vltor en son sein.

Parmi les autres lieux symboliquement importants se trouve la Voie Sacrée : c'est celle qui menait le triomphateur du Forum au Capitole, et qui donc marquait mieux que toute autre la domination de Rome sur l'Univers. La Voie Sacrée apparaît dans les Amours, mais d'une bien curieuse manière : la vieille lena Dipsas, qui cherche à cor­rompre la puella, lui conseille d'aller y faire quelques menus achats, afin de faire ensuite croire à son amant qu'elle les a reçus d'un riche rival (Am., I,8,99-100). L'association de cette prestigieuse voie romaine avec une vieille entremetteuse (même si elle correspondait à une réalité géographique, des boutiques bon marché bordant effectivement la Voie Sa­crée), l'utilisation de cette artère dans les subtilités du jeu amoureux pouvaient, pour le moins, paraître choquante aux yeux d'un régime qui s'efforçait de rétablir la moralité du populus Romanus.

 

Rome du passé, Rome du présent : Nunc est Roma aurea

 

A plusieurs reprises, dans ses œuvres érotiques, Ovide oppose la Rome de son époque à celle des temps anciens. Il reprend alors, en l'inversant complètement, un topos très fréquent dans la littérature et en particulier dans la poésie élégiaque : celui de l'Âge d'Or. Si Tibulle et Properce se sont souvent complus à regretter un temps désormais ré­volu, si Ovide lui-même déplore parfois la cupidité de son siècle (Am., III,8), plus sou­vent, il affirme son bonheur d'être né à son époque :

 

Prisca iuuent alios ; ego me nunc denique natum

Gratulor ; haec aetas moribus apta meis.

 

"Que dautres trouvent du charme au temps jadis ; moi, je me réjouis d'être né seu­lement en ce siècle, car il convient à mes goûts." (A.A., III,121-122).

 

Or, cette marque de satisfaction vient en conclusion d'une comparaison entre le passé et le présent de la Ville :

 

Adspice quae nunc sunt Capitolia, quaeque fuerunt ;

Alterius dices illa fuisse Iouis.

Curia consilio nunc est dignissima tanto ;

De stipula Tatio regna tenente fuit.

Quae nunc sub Phoebo ducibusque Palatia fulgent,

Quid nisi araturis pascua bubus erant ?

 

"Regarde ce qu'est aujourd'hui le Capitole et ce qu'il fut ; c'est à croire qu'il était consacré à un autre Jupiter. La Curie aujourd'hui est parfaitement digne de la noble as­semblée qu'elle abrite [=le Sénat] ; mais elle était couverte de chaume quand régnait Tatius. Et le Pa­latin qui aujourd'hui resplendit sous la protection d'Apollon et de nos chefs, qu'était-il d'autre qu'un pâturage pour les bœufs de labour ?" (A.A., III,115-120)

 

Notons que le temple d'Apollon Palatin n'est caractérisé que par son éclat, c'est-à-dire sa beauté, et nullement par sa fonction, ô combien importante pour Auguste, qui avait fait de ce dieu son père putatif (cf. Suétone, Diuus Augustus, 94,4) et son protecteur lors de la bataille d'Actium. Plus importantes encore sont cette dévaluation esthétique du passé (symbolisée par le fameux Nunc est Roma aurea du vers 113), et cette insis­tance sur l'imperfection de la Rome des origines. L'image du chaume dont étaient faits les toits se trouvait d'ailleurs déjà dans les Amours où, cherchant à convaincre Cupidon de chercher d'autres victimes, plus résistantes que lui-même, le poète s'écrie :

 

Roma, nisi immensum uires mouisset in orbem,

Stramineis esset nunc quoque tecta casis.

 

"Rome, si elle n'avait déployé ses forces dans le monde entier, serait encore main­tenant couverte de cabanes au toit de chaume" (Am., II,9,17-18)

 

Or, ce distique et cette évocation sont moins innocents qu'il n'y paraît : en effet, l'empe­reur fondait sa tentative de remoralisation de la société sur le rappel des vertus des pre­miers temps de Rome, au premier rang desquels la frugalité et la pureté, que symbolisait précisément le fait que les habitations de cette époque, loin du luxe des uillae contempo­raines, n'étaient que de modestes casae au toit de paille (voir la vénération qui entourait des cabanes de chaume situées sur le Palatin, et censées dater de l'époque de Romulus). Le Princeps et le poète usent donc des mêmes références, mais dans une interprétation radicalement différente : quand Auguste y voit le signe de l'honnête modération du soldat-paysan de jadis, Ovide y lit la marque de la fruste grossièreté d'un temps qu'il méprise... On ne peut imaginer plus total désaccord sur le fond des choses !

 

 

La société romaine

 

Même si les Amours ne sont très vraisemblablement pas le récit fidèle et sincère des aventures amoureuses du poète narrateur, il y a incontestablement, comme nous l'avons dit dans l'introduction, une "vérité sociologique" du recueil : de même que le cadre du récit est la Rome augustéenne, de même les personnages qui apparaissent dans les scènes qui nous sont présentées sont les acteurs de la société de cette époque. Or, Ovide n'étant ni un historien ni un "sociologue", il n'est tenu ni à l'objectivité ni à l'ex­haustivité, et il est clair que l'image de la société qui transparaît dans les Amours  et l'Art d'aimer reflète avant tout ses intérêts et ses préoccupations. Ainsi les femmes tiennent-elles la place principale dans sa vision de la société, nous y reviendrons longuement ; mais nous souhaiterions d'abord nous interroger sur la vision ovidienne de la société au­gustéenne masculine. Et en ce sens, rappelons d'abord qu'Ovide affirme lui-même, dans l'élégie I,15 des Amours  qu'il n'a pas voulu trouver sa place dans la société romaine traditionnelle, celle du grauis ciuis Romanus.

 

Un écho très assourdi des grands événements

 

Bien sûr, Ovide parle des spectacles, auxquels Auguste accordait tant d'impor­tance ; bien sûr, il montre le triomphe auquel a droit le petit-fils de l'Empereur. Mais nous avons vu dans quelle perspective !

Il en va de même ordre quand il évoque les campagnes militaires. Trois campagnes contre un peuple de Germanie appelé les Sicambres eurent lieu victorieuse­ment sous le principat d'Auguste (en 16/15 les efforts conjoints de Tibère et de Drusus vengèrent le désastre de Lollius ; en 13/10, Tibère refit une campagne qui lui valut le triomphe ; en 8 enfin, les Sicambres furent définitivement soumis). Il y a bien dans les Amours un écho de ces campagnes (vraisemblablement la première, d'après divers spé­cialistes), mais Ovide choisit un biais très particulier pour l'évoquer. Si ces campagnes ont eu quelque utilité, c'est celle de consoler Corinne qui a voulu teindre ses cheveux et n'a réussi qu'à les faire tomber :

 

Nunc tibi captiuos mittet Germania crines ;

Tuta triumphatae munere gentis eris.

 

"Maintenant, la Germanie t'enverra les cheveux de ses captives ; tu seras tranquille grâce au présent d'une nation de laquelle nous avons triomphé" (Am., I,14,45-46)

 

Puisque Tibère a vaincu les Sicambres, Corinne pourra (comme les coquettes moquées dans l'Art d'aimer, III, 165-168) acheter une perruque faite à partir des cheveux des femmes des vaincus. Il en est donc des victoires romaines comme des spectacles et du triomphe : le traitement qu'en fait Ovide reflète son choix de vie, et subordonne ce qui est essentiel aux yeux du citoyen romain à ce qui l'est à ses yeux. Il y a là une singulière ré­duction des grands thèmes fédérateurs de la nation romaine.

 

Les grands noms de la société romaine

 

-le Princeps

A tout seigneur, tout honneur, commençons par le premier personnage de l'Etat. On a remarqué que le surnom d'Augustus qu'Octave s'était fait attribuer, et qui signifiait à la fois son pouvoir et la vénération dont il était l'objet, n'apparaît ni dans les Amours, ni dans l'Art d'aimer. Cette absence n'est sans doute ni fortuite, ni innocente.

L'empereur apparaît en revanche dans ces deux recueils sous le nom de César, à plusieurs reprises :

-A.A., I,171 et 177 : évocation de la naumachie d'Auguste, et de ses exploits, qui annon­cent le triomphe de son petit-fils. Mais ces évocations sont faites dans le but (érotique) que l'on sait .

-Am., III,12 : Auguste est brièvement évoqué dans le vers 15 de cette élégie...mais préci­sément pour être récusé comme sujet d'inspiration (v.15-16 : "Alors qu'il y avait à chan­ter Thèbes, ou Troie, ou les exploits de César, Corinne seule a mis en branle mon inspi­ration").

-Am., I,2 : c'est l'exemple le plus intéressant. Après avoir évoqué le triomphe de Cupi­don sur lui-même, Ovide revient à la thématique principale de sa pièce, et réclame la bien­veillance du dieu pour une victime consentante (v.49-50, qui rappellent les v. 21-22). Mais alors que le poème semble terminé (voir l'ergo conclusif du v.49), surgit un dis­tique assez surprenant dans le contexte de cette élégie :

 

Aspice cognati felicia Caesaris arma ;

Qua uicit, uictos protegit ille manu.

 

"Vois les succès que remporte dans les armes César, ton parent : les ennemis qu'il a vaincus, il les protège de la main même qui les a vaincus" (v.51-52)

 

Ces deux vers semblent naturellement se référer à l'un des thèmes propagandistes préfé­rés du Prince, celui de la clémence d'Auguste ; ils rappellent par ailleurs tel passage de l'Enéide (chant VI, catabase, Anchise explique à Enée quel est le véritable destin des Ro­mains sur la terre, leur raison d'être : l'une de leurs missions est d'"épargner les vaincus et de soumettre les orgueilleux"), ou de Properce (El., II,16,41-42 : Caesaris haec uirtus et gloria est / Illa qua uicit, condidit arma manu). L'élégie I,2 des Amours semble donc se terminer sur une louange d'Auguste, en même temps que sur une justification de toute la pièce : Cupidon peut à juste titre bénéficier de la cérémonie du triomphe, la plus noble de la civilisation romaine, si importante pour Auguste, puisqu'ils sont de la même famille. Mais ce distique est plus ambigu qu'il n'y paraît. D'abord par le traitement trop "littéral" de la parenté entre Auguste et Cupidon : le terme cognatus, qui signifie "uni par le sang" et fait de Cupidon un être de chair, est trop concret, trop incarné pour n'être pas ironique, voire burlesque. Ensuite parce que l'insistance sur la parenté entre Auguste et Cupidon, le plus frivole des dieux, à un moment où l'empereur insistait surtout sur sa filiation avec l'austère Venus Genitrix, pouvait, à n'en pas douter, être senti comme une insolence dis­simulée. Enfin, de manière plus politique peut-être : Auguste avait réservé la cérémonie du triomphe aux membres de la famille impériale ; insister sur les liens de parenté existant entre Cupidon et Auguste peut passer pour une justification du fait que Cupidon ait été autorisé à triompher, et donc rappeler haut et fort les restrictions que l'empereur avait im­posées à cette cérémonie.

 

-les amis

Notons d'abord qu'Ovide, contrairement à Tibulle ou Properce, et quoiqu'ap­par­tenant au cercle de Messala, ne se réfère jamais à un quelconque patronus, comme s'il souhaitait par-dessus tout préserver son indépendance d'esprit.

En revanche, un certain nombre d'élégies des Amours ont un dédicataire : Atti­cus en I,9 ; Macer en II,18 ; Graecinus en II,10. Il s'agit là de personnages historique­ment connus, quoique leur identification pose parfois problème, particulièrement en ce qui concerne Atticus. Avec quelques précautions, R. Syme (op. cit.) propose de recon­naître en Macer, Pomponius Macer, qu'Auguste fit procurateur d'Asie, avant de lui don­ner la charge des bibliothèques de Rome, et en Graecinus,  C.Pomponius Graecinus, homme politique (il sera consul en 16) et soldat de grande valeur (légat en Mésie). Ce qui frappe, c'est que de ces trois dédicataires, aucun n'est appelé par ses tria nomina (symbole de la citoyenneté romaine), et que tous sont interpelés à propos de poésie ou d'amour (I,9 : Militat omnis amans ; II,18 : Macer écrit des épopées, Ovide préfère les élégies ; II,10 : Graecinus prétendait qu'il était impossible d'aimer deux femmes à la fois, Ovide prouve bien le contraire), sans aucune référence à leurs qualités "citoyennes".

On nous objectera que cela est normal, et qu'on ne voit pas ce que viendrait faire dans un recueil érotique l'évocation des actions civiques ou militaires accomplies par tel ou tel dédicataire. Mais en ce cas, il convient de s'arrêter quelques instants sur l'élégie III,9 des Amours, consacrée à la mort de Tibulle. A la fin de la pièce (v.59-68), Ovide imagine Tibulle parvenu aux Champs Elysées, où il rencontre d'autres poètes : Calvus, Catulle et Gallus. Or de façon parfaitement surprenante, du premier des élégiaques latins, ce sont les vertus de citoyen qui sont rappelées : "Gallus, toi qui as été si prodigue de ton sang et de ta vie" (v.64 : Sanguinis atque animae prodige Galle tuae). De fait Gallus, n'était pas seulement un poète, mais également un soldat ; il avait été préfet d'Egypte, fonction dans laquelle il avait encouru la colère d'Auguste (on ne sait pas pourquoi, peut-être en raison d'ambitions personnelles) qui lui avait donc retiré officiellement son amici­tia (ce qui revenait à permettre au Sénat de le condamner, et conduisit Gallus à se suici­der). Or, à son propos, Ovide précise : "si tu as été accusé à tort d'avoir offensé ton ami" (v.63 : si falsum est temerati crimen amici). Comme le dit J.-P. Néraudau (édition de poche des Amours), Ovide "prend position ici dans une affaire délicate" et, pour une fois qu'il s'intéresse aux affaires de la Cité, affirme clairement son opposition à l'empe­reur.

 

Les figures féminines

 

A un premier niveau de lecture au moins, les Amours se présentent comme le récit des aventures amoureuses d'une jeune homme, le poète, dans la Rome augustéenne. Le recueil offre donc au lecteur un certain nombre de scènes qui mettent Ovide en relation avec des personnages féminins (il n'y a pas chez Ovide d'amours homosexuelles, comme c'est le cas chez Catulle ou Tibulle). Par ailleurs, l'Art d'Aimer, en tant que traité de l'amour, propose aux hommes, comme pour mieux leur apprendre les règles du jeu amoureux, une plongée dans le monde des femmes. L'univers que nous présente le poète est  donc essentiellement un univers féminin, et le "chroniqueur mondain" qu'il est à bien des égards a cherché à donner des femmes une idée toute particulière. En effet, il est placé à la charnière d'un siècle de bouleversements, et a assisté à la transformation d'un certain nombre de modes de pensée. D'aucuns, mal­gré ce que ce terme a d'excessif et d'ana­chronique, ont parlé à ce sujet d'émancipation féminine.

 

La lena Dipsas

 

Toute l'élégie I,8 des Amours lui est consacrée. Son nom même est significatif : tiré du grec dipsao "avoir soif", il dit que son occupation principale est de se saouler, et c'est un reproche récurrent, fait dans la littérature antique aux femmes de mauvaise vie, entremetteuses et prostituées notamment (cf. plusieurs pièces de l'Anthologie Palatine, le Curculio de Plaute, ou encore et surtout l'élégie I,9 de Tibulle, dans laquelle apparaît un rival du poète, doté d'une sœur débauchée accusée de boire du matin au soir). Ovide est particulièrement intéressé par les pratiques magiques auxquelles se livre Dipsas ; l'assimi­lation lena / sorcière semble provenir de Tibulle (Élégies, I,5,59 : saga ra­pax), et elle est longuement développée chez Properce (Élégies, IV,5,5-20). Dans son étude sur Le Siècle d'Auguste , J.-M. André a montré que la croyance en la sorcellerie était fréquente à cette époque, et les vers 6 et suivants de l'élégie d'Ovide présentent comme un catalogue de pratiques magiques, telles qu'on les trouve rappelées aussi dans la pièce I,2 Tibulle, avec beaucoup d'échos intertextuels entre les deux pièces : les mêmes pouvoirs maléfiques (ouvrir la terre, faire sortir les Mânes de leur tombeaux, dissiper ou appeler les nuages) sont évoqués chez les deux auteurs, mais dans un ordre différent, Ovide prenant plaisir à jouer avec le texte de son prédécesseur, et à y introduire une sub­tile uariatio : ainsi, quand Tibulle fait allusion "aux herbes maléfiques de Médée" qu'em­ploie sa sorcière, notre poète parle au vers 5 des "incantations d'Ea", et réfère implicitement à une autre grande sorcière, Circé, qui habite cette île.

Les paroles que prononcent la lena sont, elles aussi, assez attendues : le diues amator doit être préféré au pauper poeta, la pudicitia n'est qu'un vain mot, il faut se servir de son amant pour s'enrichir et ne considérer chacun qu'en fonction de ce qu'il rapporte. Tout cela rap­pelle fortement l'élégie IV,5 de Properce et, au-delà, les personnages de le­nae dans la comédie latine ou la Néa. D'ailleurs, ce lien très net avec la comédie est souli­gné volontairement par Ovide : il imagine qu'il écoute les conseils donnés par Dipsas à la puella, caché derrière une porte (I,8,21-22 : "Le hasard a fait de moi le témoin de cette conversation, j'étais caché par une porte à double battant"), ce qui est la position habi­tuelle du callidus seruus dans les comédies. La lena d'Ovide n'a donc rien que de très traditionnel, et se présente, plus qu'autre chose, comme un "type" de comédie, sans in­dividualisation forte (voir de façon plus détaillé les conseils de Dipsas dans le morceau choisi n°3).

 

 

 

Les esclaves

 

Dans les Amours, Ovide évoque les ornatrices de Corinne, ces esclaves chargées de coiffer leur maîtresse et dont la tâche n'était pas une sinécure :  les techniques de coif­fage étaient nombreuses et variées (l'élégie I,14 des Amours montrent que les Romaines connaissaient le fer à friser, les perruques et les teintures -mal, peut-être : Corinne y perd ses cheveux-) ; les coiffures elles-mêmes extrêmement élaborées (les vers 133 et suiv. du livre III de l'Art d'aimer en donnent un catalogue avant de conclure : "il ne m'est pas permis de dénombrer toutes les coiffures, chaque jour apporte de nouveaux ar­tifices") ; de plus, pour une faute vénielle, nombreuses étaient les femmes qui s'en pre­naient à leur esclave à coup d'épingle, mais telle n'est pas Corinne, et Ovide prend bien soin de le préciser : "Souvent, elle fut coiffée devant mes yeux, et jamais elle n'arracha à sa coiffeuse son aiguille à friser pour lui en blesser le bras" (Am., I,14,17-18). Deux or­natrices, aussi habiles l'une que l'autre, apparaissent nommément dans les Amours, et chacune d'elle remplit un rôle particulier dans l'économie du recueil.

Au début de l'élégie I,11, Ovide s'adresse en termes flatteurs à une nommée Napé : "Savante dans l'art de nouer et de placer élégamment des cheveux en désordre, Napé, toi qu'il ne convient pas de ranger dans la catégories des servantes...". Cette cap­tatio beneuolentiae un peu surprenante s'explique par le fait que Napé est chargée de ser­vir d'intermédiaire entre le poète et Corinne, et de remettre à la jeune femme des tablettes sollicitant un rendez-vous. Ovide met donc en scène un personnage qui répond au conseil que donnait Clitiphon dans l'Héautontimorouménos de Térence (v.300) : "il  faut que ceux qui veulent obtenir l'accès auprès d'une jeune femme soudoient d'abord la ser­vante". Le poète de Sulmone se souvient de ce vers lorsqu'il donne à son tour, dans l'Art d'aimer, la recommandation suivante : "Mais aie d'abord soin de faire connaissance avec la servante de la femme que tu veux séduire ; elle te procurera un accès aisé vers elle" (I,351-352). Napé n'est donc guère plus individualisée que Dipsas, mais corres­pond comme elle à un "type" de comédie : celui de l'esclave rusé (callidus seruus) qui ap­porte son aide à l'adulescens  et à son amie.

La deuxième ornatrix évoquée dans les Amours, Cypassis, a un rôle plus am­bigu : l'élégie II,8 nous apprend en effet que, contrairement à ce qu'il soutient à Corinne en II,7 (et nous reviendrons sur ce brusque retournement), Ovide a eu avec elle des rela­tions sexuelles. Il parle du "doux larcin" (iucundum furtum) qu'elle lui a fait connaître mais, lorsque celle-ci veut mettre fin à leur commerce, il la menace de tout dévoiler à Co­rinne, et use de sa condition d'esclave pour se livrer à un chantage ; elle ne peut que choisir entre servir les plaisirs du poète ou subir la vengeance de sa maîtresse :

 

Quod si stulta negas, index  anteacta fatebor,

Et ueniam culpae proditor ipse meae,

Quoque loco tecum fuerim, quotiensque, Cypassi,

Narrabo dominae quotque quibusque modis.

 

 "Si tu as la sottise de refuser mes avances, c'est moi qui avouerai ce que nous avons fait, qui viendrai moi-même dénoncer ma faute, et je raconterai à ta maîtresse, Cy­passis, en quels lieux je suis allé te retrouver, et quand, et combien de fois et en quelles positions nous avons fait l'amour" (v.25-28).

 

Il y a, dans l'accumulation des -que et dans l'allitération en -qu /-c des deux derniers vers, comme le martellement de la menace et l'annonce des châtiments qui attendent la malheureuse. L'attitude d'Ovide vis-à-vis de l'esclavage est très traditionnelle : l'esclave est là pour assouvir les plaisirs du citoyen ; sa pensée, en ce domaine, n'a rien de nova­teur...

 

La puella.

 

Voici à présent la figure centrale de l'élégie, celle autour de laquelle l'œuvre est construite. Quelques mots d'abord à propos de son apparence physique. Le topos  habituel de la part d'un poète d'amour est celui de la beauté de la femme aimée : dans les Amours (II,12,17), Ovide s'exclame O facies oculos nata tenere meos ! ("ô beauté née pour retenir mon regard"), ce qui n'est autre qu'une variation sur le célèbre incipit du premier livre de Properce : Cynthia prima suis miserum me cepit ocellis (on remarque que, là où l'Ombrien disait capere, Ovide emploie tenere, dont les connotations sont moins violentes). Le latin dispose de deux adjectifs signifiant "beau" : formo­sus  et pul­cher. Les dictionnaires fréquentiels, tel celui publié à Liège en 1981 par L. Delatte, nous apprennent que ces deux termes sont utilisés à peu près aussi souvent l'un que l'autre en poésie, alors qu'Ovide, dans ses œuvres érotiques, emploie formosus environ quatre fois plus que pulcher. Dans son étude sur le beau et le laid en latin, P. Monteil a mis en évi­dence que la pulchritudo est une "sorte de beauté idéale, par là plus abstraite, qui trans­cende ses incarnations indivi­duelles", alors que la formositas est "une beauté très maté­rielle, très incarnée, et subjecti­vement ressentie à travers l'appétit amoureux qu'elle éveille". La puella dite formonsa est donc d'abord une créature de chair, dont la beauté tient essentiellement à son attrait sur les sens de son amant. Si l'on veut cerner d'un peu plus près en quoi cette beauté consiste, on s'aperçoit que les renseignements disséminés à travers les Amours  et l'Art d'aimer permettent de tracer une sorte de blason du corps féminin. Le "canon" ovidien comporte notamment :

-de longs cheveux blonds : on sait, depuis G. Durand notamment, l'importance dans l'imaginaire occidental de la cheve­lure, symbole de la féminité à son plus haut de­gré. Dans plusieurs passages des Amours, la puella est dite flaua, comme le sont aussi les divinités positives, et l'élégie I,14 suffit à signaler l'intérêt d'Ovide pour ce thème. Aux vers 33-34, déplorant la perte de cette che­velure gâtée par un malencontreux essai de teinture, il s'exclame : Illis contulerim, quas quondam nuda Dione / Pingitur umenti sus­tinuisse manu ("je la comparerais à celle que jadis Dioné nue, représentée en peinture, tient dans ses mains humides"). Cette évocation est caractéristique de la manière ovi­dienne, qui passe par la médiation d'une œuvre d'art (en l'occurrence la Vénus Anadyo­mène d'Appelle, archétype de la beauté et de la sen­sualité féminines) pour prolonger le sens de ce qui est explicitement dit.

-des couleurs douces : la symbolique de la couleur est très prégnante chez Ovide. Sa femme idéale est une femme en teintes pastel et nuances délicates : dans l'Art d'ai­mer, il caricature cruellement la femme "rougeaude" (rubicunda) d'un Ombrien (peuple grossier, bien éloigné de la civilisation de l'Vrbs), qui "marche en écartant les jambes et en faisant de grands pas" (III,303-304). La puella au contraire a le teint rose :  dans Am., II,5,37, il compare sa carnation avec "les roses qui brillent, mêlées aux lys blancs" ; en III,3,5, il évoque le "rose" (rubor) qui brille sur son visage "de neige" (niueo in ore). Car la couleur fétiche de notre poète est le blanc (dans les Produits de beauté pour le vi­sage féminin, il donne d'ailleurs des conseils pour l'obtenir), toujours évoqué par des adjectifs hypocoristiques : la femme est décrite comme candida (adjectif qui, à la blan­cheur, asso­cie l'éclat), niuea (création latine sur le modèle de l'hellénistique chioneos, et qu'Ovide remplace parfois par la formulation originelle, afin de retrouver la force de la comparaison : cf. Am. III,7,8 où les bras de Corinne sont dits "plus blancs que la neige de Sithonie"), eburnea ou marmorea (ce dernier adjectif fait entrer la puella dans le monde de la statuaire et, par ce biais, la compare peut-être implicitement au chef-d'œuvre de la statuaire grecque : la Vénus de Cnide de Praxitèle ; la référence à l'œuvre d'art est donc convoquée pour apporter à l'évocation une dimension érotique, puisque cette statue pré­sente un nou­veau type d'Aphrodite, non plus drapée, mais nue).

-la délicatesse : nous avons déjà vu qu'Ovide brocarde la lourdeur et le manque de grâce chez une femme ; héritier de l'alexandrinisme, il chante au contraire les puellae graciles et délicates, dont les membres fins et minces sont qualifiés de longus et de tener. Cet adjectif est tout particulièrement employé par notre poète, qui offre à lui seul la moitié des emplois de tener dans le corpus de poésie retenu par L. Delatte. Or, la traduction de ce terme est souvent "flottante", d'une édition à l'autre : globalement, ce vocable signifie "délicat", et désigne donc l'idéal féminin d'Ovide, c'est-à-dire la femme raffinée et élé­gante de l'Vrbs (dans les Produits de beauté, il oppose la femme de jadis aux tenerae puellae de son temps). Mais il qualifie aussi chez lui Vénus, Cupidon, les Amours, les poèmes ou les poètes d'amour, et cela n'est pas dépourvu de signification. La tenera puella d'Ovide, c'est aussi la femme qui, loin de refuser l'amour, sait s'y abandonner avec délices. Quand, dans l'élégie II,4 des Amours, Ovide explique que telle femme qui sait danser lui plaît par "sa grâce sensuelle" (molli ab arte), H. Bornecque, dans la C.U.F.,  a raison de traduire l'expression tenerum latus par "son corps lascif".

 -la sensualité : car en fin de compte, la sensualité semble bien être l'élément essentiel du pouvoir de séduction d'une femme chez Ovide. Nous en voulons pour preuve le portrait en pieds de Corinne (Amours, I,5), qui se présente comme un hymne à la beauté sensuelle de la jeune femme. Les vers 19 à 22 nous offrent une description très plastique du corps "sans nul défaut" (In tota nusquam corpore menda fuit) de Corinne, description qui va méthodiquement de haut en bas, avec ordre et maîtrise, quoique le nombre très élevé de formes exclamatives traduise l'exaltation du poète :

 

Quos umeros, quales uidi tetigique lacertos !

Forma papillarum quam fuit apta premi !

Quam castigato planus sub pectore uenter !

Quantum et quale latus ! quam iuuenale femur !

 

"Quelles épaules, quels bras je vis et je touchai ! Comme la forme de ses seins se prêtait à mes caresses ! Sous sa poitrine parfaite, quel ventre plat ! Quelle beauté dans le galbe de ses hanches ! Quelle fermeté dans celui de sa jambe !"

 

Mais en fait, le terme de "description" est abusif ; en effet, mis à part planus, les autres adjectifs ne visent pas à dépeindre Corinne, mais à suggérer son exceptionnel érotisme, comme en témoignent les termes tetigi, apta premi, et comme l'annonçaient déjà, au début du poème, le cadre de la rencontre (dans la chambre à coucher, par une chaude après-midi d'été), et les comparaisons établies entres Corinne et Laïs ou Sémiramis (voir l'extrait commenté n°2).

 

Et c'est sur cette sensualité féminine que se fonde Ovide, dans l'Art d'aimer,  pour encourager les hommes à tenter leur chance auprès de la femme de leur choix. En ef­fet, dans un passage célèbre du livre I, il les persuade que les femmes ne demandent qu'à se laisser faire :

 

Ergo age, ne dubita cunctas sperare puellas.

Vix erit e multis, quae neget, una tibi.

Quae dant quaeque negant, gaudent tamen esse rogatae.

 

"Allons donc, n'aie pas peur d'espérer toutes les séduire. Sur mille femmes, il y en aura à peine une pour te refuser. Et qu'elle se donnent ou qu'elles se refusent, elles ai­ment toutes être sollicitées" (A.A., I,343-345)

 

En une époque où l'empereur s'efforçait de restaurer le culte de la Pudicitia, et lorsque l'on sait ce que cette vertu avait de contraignant pour une femme (qui devait non seule­ment être chaste, mais montrer par son apparence et son attitude qu'il était illusoire d'es­pérer la faire céder), on comprend ce que de tels vers pouvaient avoir de provocant. Ovide souligne en effet que ce goût du plaisir concerne toutes les femmes (voir la répéti­tion insistante cunctas / e multis uix una), c'est-à-dire même les femmes prétendument intouchables. Quelques pages plus haut, il avait exprimé cette idée par le biais d'une évo­cation du monde animal :

 

Vere prius uolucres taceant, aestate cicadae,

Maenalius lepori det sua terga canis,

Femina quam iuueni blande temptata repugnet.

 

"Les oiseaux se tairaient au printemps, et les cigales en été, le lièvre ferait fuir le chien du Ménale [montagne d'Arcadie] avant qu'une femme tendrement sollicitée par un jeune homme ne le repousse" (A.A., I,271-273).

 

Ces vers, qui jouent sur le procédé rhétorique de l'adunaton (en grec, "impossible" : tel événement ne se produira jamais, puisqu'il faudrait qu'auparavant se produise tel autre, réputé impossible), disent la valeur générale de l'affirmation lancée aux vers immédiate­ment précédents : "avant tout, sois sûr dans ton cœur que toutes les femmes peuvent être séduites : tu les prendras, pourvu que tu tendes tes filets". Cette métaphore de la chasse est, avec celle de la pêche, une des plus fréquemment employées par Ovide pour décrire les jeux de la séduc­tion :  au début de l'Art d'aimer, quand le magister amo­ris apprend en quels lieux l'homme peut chercher sa future amie, il dit :

 

Scit bene uenator ceruis ubi retia tendat,

Scit bene qua frendens ualle moretur aper ;

Aucupibus noti frutices ; qui sustinet hamos

Nouit quae multo pisce natentur aquae.

 

"Le chasseur sait bien où tendre ses filets pour les cerfs, il sait bien en quelle vallée le sanglier s'attarde en grognant ; les taillis sont bien connus des oiseleurs ; celui qui tient sa ligne sait dans quelles eaux nagent beaucoup de poissons" (A.A., I,45-48)

 

L'amoureux est donc un uenator, il pose ses filets (plagas ou retia tendere, ponere), et la femme est une proie (praeda) qui se laisse plus ou moins facilement attraper. De telles comparaisons ne sont pas fondamentalement originales (la Néa et la comédie latine les emploient, les autres Elégiaques aussi), mais c'est chez Ovide qu'elles sont les plus fré­quentes.

 

 

 

 

- "Rome dans l'Art d'aimer", Actes du Colloque de Parménie, Bruxelles, Latomus, 1985, p.25-39.

- R. Syme, History in Ovid, Oxford, 1978.

- Paris, Payot, 1974.

- Beau et laid. Contribution à une étude historique du vocabulaire esthétique latin, Paris, Kliencksieck, 1964.

- Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Grenoble, 1969.

Par sylvie.laigneau-fontaine - Publié dans : ovide, art d'aimer
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Lundi 8 février 2010 1 08 /02 /Fév /2010 16:28

LE JEU DE L'AMOUR

 

 

 

La femme-objet : Ovide anti-féministe ?

 

C'est de cette façon que E. de Saint-Denis, en 1965, qualifiait Ovide. De fait, les comparaisons que nous avons à l'ins­tant soulignées donnent évidemment à la femme un rôle un peu passif : elle n'est qu'une proie que l'homme pourchasse au gré de son en­vie. Pire encore, un des grands propos de l'Art d'aimer comme des Amours est d'ap­prendre à tromper sa partenaire féminine. K. Olstein, formule cela très bien en parlant, à propos d'Ovide, de "la duplicité comme façon d'aimer". Elle analyse en parti­culier  l'élégie I,3 et montre comment, dans cette pièce des Amours où une femme ap­paraît pour la première fois, alors que le poète multiplie les déclarations et les serments, tout est fait pour faire douter de sa franchise : au vers 1, il se présente comme la praeda de la puella (quae me nuper praedata puella est...), mais en fin de poème, il lui compare im­plicitement Io, Léda, Europe, toutes femmes victimes d'enlèvement ou de viol...drôles de prédatrices ! par ailleurs, alors qu'il vient de proclamer, en un vers célèbre non sum de­sultor amoris (v.15 "je ne suis pas un voltigeur d'amour", c'est-à-dire ce que nous ap­pel­lerions un Dom Juan), l'assimilation puella /  Io, Léda, Europe en induit une autre, Ovide / Jupiter, ce qui, compte tenu des multiples aventures du roi des dieux, vient jeter un sé­rieux discrédit sur cette promesse de fidélité (d'autant plus qu'alors qu'il se disait d'une nuda simplicitas, le poète choisit des épisodes mythologiques faisant tous référence à une transformation ou une métamorphose de Jupiter) ; enfin, les v. 11-14, dans les­quels il proclame sa totale bonne foi, "sonnent" volontairement bizarrement :

 

At Phoebus comitesque nouem uitisque repertor

Hinc faciunt, at me qui tibi donat, Amor,

At nulli cessura fides, sine crimine mores

Nudaque simplicitas purpureusque pudor.

 

"A mes côtés se trouvent Phébus et ses neuf compagnes [=les Muses], et l'inven­teur de la vigne [=Bacchus], et celui qui me donne à toi : l'Amour, et une fidélité qui ne le cède à nulle autre, la pureté de mes mœurs, ma simplicité toute nue, et la pudeur qui co­lore mes joues".

 

De fait, le recours à la rime (inhabituel en poésie latine), la répétition obsessionnelle des at et -que copulatifs (suggérant une accumulation sans fin de qualités) et surtout l'allitération burlesque en -pu du dernier hémistiche, concourent à donner à l'ensemble une résonance amusante, propre à faire comprendre que, loin d'être pris par la puella, le poète va s'ef­forcer de la prendre par sa poésie... A l'affirmation non sum desultor amoris viendra d'ailleurs ironiquement répondre l'élégie II,4 des Amours (voir par exemple les vers 9-10 et 47-48) :

 

Non est certa meos quae forma inuitet amores ;

Centum sunt causae cur ego semper amem. (...)

Denique quas tota quisquam probat Vrbe puellas,

Noster in has omnis ambitiosus amor.

 

 

"Ce n'est pas un type de femmes précis que je désire ; il y a cent causes qui font que je tombe toujours amoureux. [Suit un long catalogue des femmes qui'il trouve dési­rables] Enfin bref, autant il y a de belles femmes dans tout Rome, et autant j'en désire".

 

Voilà une confesssion pour le moins surprenante après les promesses de I,3, et d'autant plus provocante que la contrition dont il fait montre au début (v.1-2 : "Ah, je n'oserais pas me défendre de mes mauvaises manières et de mes vices en recourant aux armes du mensonge") ne doit évidemment pas être prise au sérieux, comme en témoigne suffi­samment le caractère réjouissant du "catalogue de femmes" qui occupe presque tout le poème (cf. extrait commenté n°6).

 

Rien n'est plus représentatif de cette propension à tromper le partenaire que les élégies II,7 et 8 des Amours. Comme nous l'avons déjà vu, l'élégie 8 nous apprend qu'Ovide a eu des relations sexuelles avec Cypassis, et qu'il la menace de tout dévoiler si elle veut y mettre un terme. Or, dans la pièce 7, il s'efforce de démontrer à Corinne que les soupçons qu'elle conçoit sont totalement infondés, et il uti­lise pour la mieux persuader toutes les ressources qu'une solide formation rhétorique met à sa dis­position (la coloration oratoire de l'ensemble est soulignée en particulier par l'abondance du vocabulaire judiciaire qui émaille la pièce -crimen, reus, arguis, insimu­las, obicitur, indicio- : Ovide joue le rôle de son propre avocat). Dès le premier vers, le ton est celui de l'innocence bafouée :

 

Ergo sufficiam reus in noua crimina semper ?

 

"Tu m'accuseras donc sans cesse ? je serai sans cesse la cible de nouvelles accusa­tions ?"

 

Il se pose en victime candide, tandis que la suspicion est jetée sur Corinne, qui appa­raît de facto comme une mégère à la jalousie exacerbée. Les vers suivants assurent qu'en ef­fet, cette nouvelle accusation à laquelle il est en butte n'est que la dernière d'une longue série de griefs, tout aussi infondés (qu'il regarde une femme, et elle s'emporte ; qu'il en trouve une jolie, et elle se met à le griffer ; qu'il en trouve une troisième laide, et elle le soup­çonne d'hypocrisie). Le malheureux poète ne peut donc que s'exclamer :

 

Atque ego peccati uellem mihi conscius essem ;

Aequo animo poenam, qui meruere, ferunt.

 

"Ah, je voudrais être coupable d'une faute ! ceux qui ont mérité leur châtiment le supportent l'esprit serein" (v.11-12)

 

La solennité voulue du v.12, avec sa valeur de vérité générale renforcée par l'hyperbate, souligne la grande valeur morale du poète qui se drape dans toute sa dignité, et présume de sa pureté. Dès lors, quand le vers 17 va énoncer le nouveau chef d'accusation (Ecce nouum crimen), celui-ci se trouve d'ores et déjà réduit à néant par ce qui précède. Sa ré­fu­tation va se fonder essentiellement sur la prétendue indignité de Cypassis : il en parle à Corinne comme d'une "amie grossière, de condition méprisable" (v.20), et lui demande :  "quel homme libre voudrait avoir des relations amoureuses avec une esclave, et serrer entre ses bras un dos déchiré par le fouet ?" (v.21-22). Tout cela est en contradiction fla­grante avec le début de II,8 où faisant sa cour à Cypassis, il la disait : "faite pour [sa] maîtresse, mais plus faite encore pour [lui]" (v.4). Pour l'heure, sa réfutation va aussi donner lieu à l'explosion très rhétorique de son indignation : multiplication des exclama­tions (Di melius ! / Quam me (...) sordida amica iuuet ! ), des interrogations rhé­toriques (Scilicet ancillam (...) rogarem ? / Quid, nisi ut (...) repulsa foret ?), serment solennel fi­nal :

 

Per Venerem iuro puerique uolatilis arcus

Me non admissi criminis esse reum.

 

"Je jure, par Vénus et par l'arc de l'enfant ailé [=Cupidon], de ne pas être coupable du crime que tu me reproches" (v.27-28)

 

Encore cette formulation même est-elle ambiguë, car il n'est certainement pas fortuit que ce dernier vers commence par me et finisse par reum... Ovide n'épargne donc rien, ni les serments, ni les protestations les plus énergiques, pour convaincre Corinne de ce qui est faux.

Tel est d'ailleurs bien ce qu'il conseille dans l'Art d'aimer ; au livre II, il prend bien la peine de préciser qu'il n'oblige pas les hommes à être fidèles, mais qu'il les en­gage seulement à être prudents et à cacher leurs fredaines (v.386-396). Si néanmoins, l'amie sait tout, voici ce qu'il convient de faire :

 

Quae bene celaris, siquae tamen acta patebunt,

Illa, licet pateant, tu tamen usque nega.

Tum neque subiectus solito nec blandior esto ;

Haec animi multum signa nocentis habent ;

Sed lateri ne parce tuo ; pax omnis in uno est ;

Concubitu prior est infitianda Venus.

 

"Si malgré tes efforts, tes fredaines sont découvertes, bien que découvertes, nie-les jusqu'au bout. Et ne sois pas alors plus soumis ou plus tendre que d'habitude ; ce sont souvent des signes de culpabilité. Mais n'épargne pas tes reins : c'est ta seule chance d'avoir la paix : c'est en lui faisant l'amour que tu dois lui prouver que tu ne sors pas des bras d'une autre" (v.409-414).

 

Aux dénégations précédemment étudiées s'ajoute donc un ultime expédient ; mais l'idée générale reste la même : il faut manipuler la partenaire afin d'en tirer tous les avantages possibles...sans contrepartie !

 

Une femme libre

 

Pourtant, la femme ovidienne est loin d'être seulement cette potiche que l'homme manœuvre au gré de ses plaisirs à lui. Nous en voulons pour preuve le fait qu'en beaucoup d'endroits des Amours, c'est le discours de la puella qui est qualifié de trompeur (voir l'élégie III,3, entièrement consacrée à ce thème ; voir également, Am., II,16,45 : "les paroles des jeunes femmes, plus légères que les feuilles des arbres" ou III,11,24 : "[leurs] paroles trompeuses") et le fait aussi que dans l'Art d'aimer, Ovide constate que les femmes utilisent toute sorte de ruses dans les jeux de l'amour (cf.A.A., III,291-292 : "les femmes apprennent à pleurer en temps opportun, elles versent des lar­mes quand elles le veulent et comme elles le veulent"). Une égalité s'établit donc entre les deux partenaires.

Et de fait, la femme ovidienne est, à bien des égards, une femme libre. Cette liberté se décline selon diverses modalités, dont la première, sans doute, est le droit au cultus que lui reconnaît Ovide. Ce terme de cultus est ambigu en latin : il est dérivé du verbe colo, qui signifie "cultiver", et a donc d'abord eu le sens de "action de cultiver, de se cultiver", puis par extension "façon dont on est cultivé, genre de vie", et enfin "raffi­nement, luxe". Tibulle et Properce, maîtres d'Ovide en poésie, jouent en ce domaine les moralisateurs, prennent le terme dans son acception la plus péjorative, et se lancent dans de vives diatribes contre le cultus féminin, signe évident selon eux d'un goût perverti pour le luxe et/ou pour la débauche. Tibulle chante la grâce de Délie lorsque, dans son imagination du moins, elle se jette dans ses bras "les cheveux dénoués, pieds nus" (I,3,91-92) et se plaint amèrement de la cupidité de son siècle, dans lequel les jeunes femmes n'aiment que les pierres précieuses et la soie de Cos (II,3,35 sqq). Mais le vers le plus emblématique de cette opinion est peut-être le vers I,2,26 de Properce : "si une femme veut plaire à un seul homme, elle est toujours assez culta", dit-il, tandis qu'inver­sement, le soin qu'une femme apporte à son élégance est la preuve de son intention de tromper son amant (quand évoque Cynthie devant sa coiffeuse, il la compare à "la belle qui se prépare à aller retrouver un nouvel amant", I,15,9). Ovide, à cet égard, s'op­pose radicalement à ses prédécesseurs : le cultus est chez lui un concept positif. Corinne est dite bene culta (Am., III,7,1) ; les femmes qui lui plaisent sont operosae cultibus (Am., II,10,5), et dans l'Art d'aimer, il recommande explicitement aux femmes de prendre soin de leur cultus : aux v.101-102 du livre III, immédiatement après avoir défini l'objet de ce troisième livre, il ajoute :

 

Ordior a cultu. Cultis bene Liber ab uuis

Prouenit, et culto stat seges alta solo.

 

"Je commence par le cultus. Liber [=Bacchus = le vin] vient facilement sur les vignes bien cultivées, et sur un sol cultivé pousse une haute moisson".

 

La comparaison avec la culture des sols suggère une redéfinition du concept même de cultus ; il s'agit de tirer parti, au mieux, de ce que la nature a donné, et de prendre soin de soi sans extravagance superflue. Quelques vers plus loin, Ovide affirme qu'il est heu­reux d'être né en son siècle (v.122 : haec aetas moribus apta meis), parce que ce siècle connaît précisément le cultus (v.127 : quia cultus adest). Mais, pressentant peut-être que ce terme comporte quelque ambiguité, il précise :

 

Vos quoque non caris aures onerate lapillis,

Quos legit in uiridi decolor Indus aqua,

Nec prodite graues insuto uestibus auro.

Per quas nos petitis, saepe fugatis, opes.

 

"Mais vous, ne chargez pas vos oreilles de ces pierres hors de prix que l'Indien ba­sané ramasse dans l'eau verte [les perles], ne venez pas à nous alourdies par des vête­ments brodés d'or. Ces richesses, par lesquelles vous cherchez à nous séduire, bien sou­vent nous font fuir" (v.129-132).

 

Il récuse donc le luxe superflu, mais combat le préjugé selon lequel la parure d'une femme serait le signe manifeste de son intention de tromper son partenaire.

 

Mieux, Ovide prêche également pour le droit à une fidélité librement consentie. La femme romaine devait, aux yeux de la loi, être chaste avant son mariage et fidèle après. Cette obligation avait été, on l'a vu, rappelée par Auguste dans son entre­prise lé­gislatrice, et les Romains avaient ajouté aux dispositions coercitives des lois, pour main­tenir la femme dans le droit chemin, une pratique qu'Ovide évoque à plu­sieurs re­prises, celle de la custodia, qui consistait à faire "garder" (custodire est un terme très général en latin) les femmes interdites (en étaient donc dépourvues les esclaves, les prostituées et sans doute les af­franchies) par un custos, chargé de les surveiller et d'interdire à qui­conque de leur faire des propositions déshonnêtes. C'est peut-être la fi­gure du custos qui est dessinée à tra­vers le personnage du portier qui interdit à Ovide l'accès auprès de sa belle en I,6, mais ce l'est plus sûrement encore dans Bagoüs, per­sonnage principal des élégies II,2 et 3 des Amours : dans l'envoi de l'élégie II,2 Ovide précise d'entrée la fonction de ce Ba­goüs (Quem penes est dominam seruandi cura, Bagoe, "Toi qui sur qui repose la charge de garder ta maîtresse, Bagoüs...", v.1). D'une certaine façon, cette pièce est incontesta­blement caractéristique de "l'esprit et l'humour" ovidien, pour re­prendre l'expression de J.-M. Frécaut (voir un rapide commentaire dans l'extrait com­menté n°5).

Mais il est surtout intéressant de noter qu'elle a une portée plus profonde qu'il n'y paraît, en ce sens qu'elle valorise une relation adultérine. Certes, on ne sait si la puella en question dans ces pièces (vraisemblablement pas Corinne, car il semble d'après les vers II,3-4 qu'Ovide l'a rencontrée la veille, mais peu importe) est véritable­ment ma­riée puisque, s'il est question de son uir au vers 11, ce terme est souvent ambigu dans l'élégie. Néanmoins, s'il lui impose un custos, c'est qu'il a sur elle des droits qui se rap­prochent de ceux de l'époux légitime. Notre poète tente d'abord de convaincre Bagoüs du fait qu'il n'a rien à gagner à vouloir accomplir sérieu­sement sa mission : il se mettra en ef­fet tout le monde à dos, l'amant potentiel, bien sûr, mais aussi sa maîtresse et, plus pa­ra­doxalement, le mari lui-même (v.51-52 : "Crois-moi, il n'est pas de mari auquel de telles accusations soient agréables ; elles ne réjouissent per­sonne, quand bien même on les écoute"). Par ailleurs, Ovide se moque très insolemment des précautions prises par ce mari pour s'assurer de la fidélité de sa femme. D'abord en soulignant, dans les vers 11-12, la totale stupidité des hommes qui ont recours à la pra­tique de la custodia  :

 

Vir quoque non sapiens. Quid enim seruare laboret

Vnde nihil, quamuis non tueare, perit ?

 

"Son mari non plus n'est pas sage. Quel intérêt y a-t-il à veiller sur ce dont rien ne disparaît même si on ne le surveille pas ?"

 

Cet argument est extrêmement provocateur car formulé de manière à évoquer implicite­ment, par l'emploi du neutre [id] unde,  le corps, le sexe de la femme. Ovide s'en prend peut-être ici à la vieille idée romaine selon laquelle le sang d'une femme était irrémédia­blement souillé par l'adultère. C'est une idée qui lui est chère, qu'il n'hésitera pas à re­prendre dans les mêmes termes dans le livre III de l'Art d'aimer, en la formulant plus fermement encore, dans des conseils qu'il adresse aux femmes. Nous ne résistons pas au plaisir de citer ces vers à l'écho si profondément moderne...et si profondément choquant pour les contemporains d'Ovide :

 

Mille licet sumant, deperit inde nihil.

Conteritur ferrum, silices tenuantur ab usu :

Sufficit et damni pars caret illa metu.

Quis uetet adposito lumen de lumine sumi,

Quisue cauo uastas in mare seruet aquas ?

Et tamen ulla uiro mulier "non expedit" inquit ?

Quid, nisi quam sumes, dic mihi, perdis aquam ?

Nec uos prostituit mea uox, sed uana timere

Damna uetat ; damnis munera uestra carent.

 

"Que mille hommes aient vos faveurs, vous n'y perdez rien. L'usage amincit le fer et érode les pierres. Cette partie de vous, au contraire, est très résistante, et n'a pas à craindre le mondre dommage. Qui irait interdire que l'on prenne de la lumière à une lu­mière allumée ? Qui irait surveiller les eaux abondantes de la mer profonde ? Et pourtant telle femme dit à l'homme “il ne faut pas” ? Allons dis-moi, que perds-tu, sinon l'eau que tu prends [pour te laver] ? Au demeurant, ce que je vous conseille, ce n'est pas de vous prostituer, mais de pas redouter des dommages qui n'existent que dans votre imagination ; se donner n'apporte aucun dommage" (v.90-98)

 

L'idée est la même que dans l'élégie sur Bagoüs (nihil deperit reprend nihil perit), mais l'expression plus effrontée encore : au neutre unde a succédé le limpide illa pars ; la com­paraison avec la lumière ou la mer reproche implicitement aux hommes de s'arroger un droit de propriété sur leurs épouses ; l'insistance sur la négation du damnum (damni caret metu / uana damna / damnis munera carent) s'oppose à toute la morale traditionnelle ; l'évocation de la femme qui procède à des ablutions après l'amour, volontairement gros­sière et provocante, fait tomber à bas de son piédestal la matrone intouchable ; enfin, la précision du dernier distique crée un juste milieu, novateur, entre la prude et la prostituée.

Dans cet état d'esprit, on conçoit que l'opinion d'Ovide sur l'adultère soit singu­lièrement différente de celle de ses contemporains. C'est ce qu'il exprime, à la fin de l'élégie II,2, en une suprême insolence. A bout d'arguments pour convaincre Bagoüs de le laisser approcher la belle, il s'écrie :

 

Non scelus adgredimur, non ad miscenda coimus

Toxica. (v.63-64)

 

On ne peut dire les choses plus clairement : l'adultère n'est pas un crime (scelus, au mo­ment même où Auguste, aux termes de sa loi, venait d'en faire un crimen). On ne peut les dire plus inso­lemment non plus, et la traduction française peine à rendre cette in­solence, fondée une fois de plus sur des termes à double entente : car si le sens littéral est "nous ne nous ré­unissons pas (coimus) pour mélanger (ad miscenda) des poisons", il convient de ne pas oublier que coire et miscere, chez Lucrèce (IV,1055) par exemple, mais aussi chez Ovide lui-même (Héroïdes,4,129 ; Métamorphoses, 9,733 ; 13,866) c'est "faire l'amour". De sorte que le dit et le non-dit se conjuguent, en un mouvement de contamina­tion mutuelle, pour renforcer la provocation de toute la pièce.

 

Si les élégies II,2 et 3 tournent de si belle façon en dérision la custodia, c'est sans doute la pièce III,4 des Amours qui est le plus bel éloge de la fidélité libre­ment consentie. Cette pièce multiplie les paradoxes provocants lancés à la face des mo­ralistes. Comme en II,19, le poète s'y adresse au "mari" d'une belle (stulte en II,19 ; dure uir ici) et, endossant avant l'heure son costume de professeur d'amour, lui enseigne les rudiments de l'art d'aimer : voir la multiplication des vocatifs et des 2èmes personnes du singulier, les futurs de certitude qui rythment le texte (Ovide est celui qui sait), le paterna­lisme ironique des expressions "cesse, crois-moi [de faire ceci ou cela]" (Desine, crede mihi,... v.11) ou "si tu es sage, [tu suivras mes conseils]" (Si sapis..., v.43), ou les véri­tés absolues assénées sous forme de sententiae (par exemple, v.2 : ingenio est quaeque tuenda suo  "c'est par sa propre nature qu'une femme doit être protégée" ou, v.25 : quid­quid seruatur, cupimus magis  "ce qui est surveillé, nous le désirons davan­tage"). La pièce commence (v.1-12) par montrer l'inutilité de la custodia, et résonne alors d'accents très neufs ; pour un peu long qu'il soit, il convient de citer ce passage, si carac­téristique de la pensée ovidienne :

 

Dure uir, imposito tenerae custode puellae

Nil agis ; ingenio est quaeque tuenda suo.

Siqua, metu dempto, casta est, ea denique casta est ;

Quae, quia non licuit, non facit, illa facit.

Vt iam seruaris bene corpus, adultera mens est.

Nec custodiri, ni uelit, ulla potest,

Nec corpus seruare  potes, licet omnia claudas ;

Omnibus occlusis, intus adulter erit.

Cui peccare licet, peccat minus ; ipsa potestas

Semina nequitiae languidiora facit.

                                                                         

 

"Homme impitoyable, tu as imposé un gardien à ta tendre amie : autant ne rien faire ; c'est par sa propre nature qu'une femme doit être protégée. La femme qui, en l'ab­sence de toute crainte, est fidèle, celle-là est véritablement fidèle ; celle qui ne commet pas l'adultère parce qu'elle n'en a pas la possibilité, elle le commet en fait. A supposer même que tu aies bien préservé le corps, c'est l'âme qui est adultère. D'ailleurs, aucune femme ne peut être gardée contre sa volonté, et le corps non plus, tu ne peux le préserver, même si tu fermes toutes les issues ; tu auras tout fermé, et l'amant sera dans les murs. Au contraire, celle qui a la possibilité de te tromper te trompe moins ; car le fait même de pouvoir se débaucher rend le désir de le faire moins violent" (v.1-10)

 

Ovide commence par dénoncer l'hypocrisie ihnérente à la custodia : non, dit-il, une femme n'est pas pure si elle n'a pas le désir de l'être, et une fidélité purement physique n'est rien. Mais il va plus loin, et affirme la totale inefficacité de cette pratique puisqu'en utilisant, comme souvent, une métaphore de militaire, il fait implicitement de la femme une citadelle qui se donne à son vainqueur au mépris de ses défenseurs, avant de finir sur un paradoxe (v.10) qu'il prouve dans la suite par des exemples tirés de la vie quotidienne (le cheval qui tire sur son mors, le malade qui réclame de l'eau quand il n'a pas le droit de boire) ou de la my­thologie (Io qui parvint à tromper la vigilance d'Argus, Jupiter qui réussit à pénétrer dans la chambre de Danaé et, au contraire, Pénélope qui resta fidèle à Ulysse lors même que rien ne l'y contraignait) (v.13-24).

Et la suite est plus percutante encore : Ovide y retrouve la thématique de l'élégie II,19, et s'attache à montrer les effets pervers, inverses, de la custodia (v.25-32). En ef­fet, la femme sévèrement gardée par son mari n'en devient que plus désirable aux yeux des autres hommes, parce qu' "on lui suppose je ne sais quel charme captivant" (v.28 : Nescio quid, quod te ceperit, esse putant) et parce que la crainte que l'on éprouve met un piquant supplémentaire à l'aventure. Ovide sent bien le caractère inconvenant de son pro­pos, mais en revendique la provocation même :

 

Indignere licet, iuuat inconcessa uoluptas ;

Sola placet “timeo” dicere siqua potest.

 

"Tu peux bien t'indigner, seul le plaisir défendu a du charme. La seule femme qui nous plaît est celle qui peut dire “j'ai peur”" (v.31-32).

 

Il convient de ne pas oublier qu'Ovide écrit au moment où Auguste s'efforce de remettre à l'honneur les mentalités anciennes, et de resserrer autour de la femme le carcan de la coercition. On ne saurait dire plus impertinemment au maître de monde que son corpus législatif va peut-être avoir un effet exactement contraire à celui recherché !

 

En accordant à la femme, pour employer une expression moderne le "droit de disposer d'elle-même", Ovide reconnaît en fait l'égalité des deux partenaires d'une rela­tion amoureuse. Et la même volonté d'égalité se retrouve dans le domaine des re­lations physiques, ce qui est bien entendu, là encore, extrêmement novateur. Il y a chez Ovide une extraordinaire valorisation du désir, désir féminin en particulier, si sus­pecté des moralistes romains. L'étude rapide de quelques vers suffira à le montrer. Dans la pièce I,5 des Amours que nous avons déjà brièvement évoquée, avant de donner une description du corps "sans nul défaut" de Corinne, le poète dépeint l'arrivée de la jeune femme dans sa chambre, vêtue d'une simple tunique transparente (v.9 et 13) ; il cherche à la lui arracher afin de jouir de sa complète nudité, Corinne résiste d'abord, puis se rend et Ovide d'ajouter avec humour :

 

Quae cum ita pugnaret tamquam quae uincere nollet,

Victa est non aegre proditione sua.

 

"Vu qu'elle résistait comme une femme qui ne veut pas vaincre, elle fut vaincue sans déplaisir, avec sa propre complicité" (v.15-16)

 

Or, aux yeux des moralistes romains, il était inconvenant de s'aimer entière­ment nu, et diverses représentations figurées, telle la mosaïque du cubiculum de la villa du Casale de Piazza Armerina en Sicile, telles même les fresques érotiques du lupanar de Pompéi, montrent que les femmes conservaient au moins leur soutien-gorge au moment de se donner à leur amant. L'obsession d'Ovide pour la nudité de sa compagne brave donc la morale (tous les Elégiaques ont d'ailleurs la même obsession), mais l'important pour notre propos est que Corinne participe de sa propre volonté à ce jeu érotique dont feindre de refuser pour mieux donner est l'une des facettes.

L'élégie III,7 des Amours  traite du thème (auquel Claude Berri, à l'heure où j'écris ces lignes, vient de consacrer le film La débandade, comme quoi certains sujets sont intemporels... même si le poète de l'Antiquité a traité le sujet avec beaucoup plus de réussite que le cinéaste du XXème Siècle !) de l'impuissance masculine. Il nous narre en ef­fet comment, un soir de triste mémoire, il n'a pu satisfaire son amie. La chose est traitée avec l'humour qui caractérise notre poète : que l'on en juge par les multiples invectives qu'il lance à "la partie la plus vile de [lui]-même" (v.69 : pars pessima nostri), qui l'a si honteusement trahi ! Mais certains vers dépassent la boutade et méritent semble-t-il ré­flexion : à plusieurs reprises, Ovide insiste en effet longuement sur les "efforts" déployés par Corinne, dont le désir, dit-il, était aussi fort que le sien propre (Nec potui cupiens, pariter cupiente puella, v.7) pour redonner vie au membre engourdi :

 

Illa quidem nostro subiecit eburnea collo

Bracchia Sithonia candidiora niue

Osculaque inseruit cupide luctantia linguis

Lasciuum femori supposuitque femur

Et mihi blanditias dixit dominumque uocauit

Et  quae praeterea publica uerba iuuant.  (...)

Hanc etiam non est mea dedignata puella

Molliter admota sollicitare manu.

 

"Et pourtant, elle m'a enlacé de ses bras d'ivoire, plus blancs que la neige de Sithonie [=de Bulgarie], m'a donné mille baisers passionnés, sa langue dans ma bouche luttant contre la mienne, a sensuellement glissé sa cuisse sous la mienne, m'a dit des mots doux, m'appelant son maître et ajoutant des mots qui, c'est bien connu, excitent les amants (...) Et pourtant, mon amie n'a pas dédaigné m'exciter, en me prenant dans sa main pour de douces caresses" (v.7-12 et 73-74).

 

L'important est que, si l'amie en question dans cette pièce est bien Corinne (et rien, en tous cas ne vient suggérer qu'il s'agisse d'une prostituée), l'initiative érotique est ici clai­rement arrachée au meretricium : les femmes qui ne sont pas des courtisanes peuvent par­faitement avoir du désir, et vouloir le satisfaire. Mieux, Ovide retourne même complète­ment le vocabulaire de la décence :

 

A ! pudet annorum !

Tristia cum magno damna pudore tuli  !

 

"Quelle honte, à mon âge ! (...) J'ai éprouvé, à ma grande honte, un bien funeste dommage !" (v. 19 et 72)

 

La répétition des termes pudet / pudore  est significative du renversement (une fois encore provocant) qu'Ovide fait subir au concept : loin que l'attitude de la jeune femme soit ju­gée digne d'être blâmée, c'est sa propre défaillance qu'il juge "honteuse".

 

Enfin, on ne saurait parler de l'opinion d'Ovide quant au désir et au plaisir fé­minins sans citer ces vers si célèbres de l'Art d'aimer  dans lesquels il prône une véritable égalité devant la jouissance amoureuse. A la fin du livre II, alors qu'il donne aux hommes ses ultimes conseils pour garder leurs conquêtes, il affirme :

 

Crede mihi, non est Veneris properanda uoluptas,

Sed sensim tarda prolicienda mora.

Cum loca reppereris, quae tangi femina gaudet,

Non obstet, tangas quo minus illa, pudor ;

Adspicies oculos tremulo fulgore micantes,

Vt sol a liquida saepe refulget aqua ;

Accedent questus, accedet amabile murmur

Et dulces gemitus aptaque uerba ioco.

Sed neque tu dominam uelis maioribus usus

Desine, nec cursus anteeat illa tuos ;

Ad metam properate simul. Tum plena uoluptas,

Cum pariter uicti femina uirque iacent.

 

"Crois-moi, il ne faut pas hâter le terme de la volupté, mais y parvenir doucement, après de séduisants détours qui retardent son arrivée. Quand tu auras trouver l'endroit où ton amie aime être caressée, que la pudeur ne t'interdise pas de la caresser. Alors tu ver­ras ses yeux briller d'un éclat tremblant, comme souvent le soleil reflété par une eau transparente ; puis viendront des plaintes, un doux murmure, de tendres gémissements, et les mots propres au plaisir. Mais n'abandonne pas en route ta maîtresse, en allant trop vite, ou ne la laisse pas te précéder dans ta course : le but, atteignez-le en même temps. C'est la volupté suprême quand, pareillement vaincus, l'homme et la femme s'allongent tous deux, épuisés" (v.717-728).

 

Nous retrouvons ici le terme pudor  (à une place clé en fin de vers), et sa présence prouve bien qu'Ovide savait parfaitement ce que ce conseil avait de choquant aux yeux des mora­listes romains : comme le montre par exemple Eva Cantarella, le Romain fut un "domi­na­teur", qui apprenait depuis l'enfance à "im­poser à tous sa volonté, y compris sexuelle". Dès lors, même si les mentalités avaient sans doute évolué depuis la République, pour cet homo Romanus, "psychologiquement conquérant et sexuellement violenteur" peu de temps auparavant, se voir suggérer de se mettre en quelque sorte au service du plaisir de sa partenaire, de la caresser où elle veut, et de retarder son propre plaisir pour l'attendre, devait, n'en doutons pas, sembler pro­prement incroyable...

 

La domination de la femme

 

De l'égalité amoureuse que nous venons d'étudier, Ovide passe assez facilement à une véritable domination de la femme : c'est le thème, élégiaque s'il en est, de la femme comme domina et du seruitium amoris.

Bien des études, depuis celle de Copley jusqu'à celles de Lyne ou de Murga­troyd, ont montré que la notion de seruitium amoris représen­tait, comme le dit Patrick Murgatroyd, "l'expression extrême de l'amour chez les Elé­giaques". Ce "service d'amour" qui a tant inspiré, comme nous allons le voir, les poètes de l'amour courtois, consiste à se faire "l'esclave" d'une amie qui devient alors la domina (cf. Amours, II,9,46 ou II,18,17), la "maîtresse" au sens premier du terme (il convient de ne pas ou­blier que ce concept a été inventé à une époque où l'esclavage était une réalité sociale, et que ces termes d'"esclave" et de "maîtresse" doivent donc être entendus en leur sens plein). Les commentateurs ont montré que le thème était particulièrement prégnant chez Properce, à qui il revient de l'avoir développé et systématisé. On y trouve néan­moins de très nombreuses allusions chez Ovide, qui affirme dans l'ouverture de  l'élégie II,17  :

 

Siquis erit qui turpe putet seruire puellae,

Illo conuincar iudice turpis ego ;

Sim licet infamis, dum me moderatius urat

Quae Paphon et fluctu pulsa Cythera tenet.

 

"S'il y a quelqu'un pour juger honteux d'être l'esclave d'une femme, cet homme me jugera bien honteux ; mais je veux bien être "infâme" [le terme est pris au sens juri­dique, très fort en latin, infamis = "privé de ses droits civiques"], pourvu que la déesse qui habite Paphos et Cythère battue par les flots [=Vénus, qui avait à Paphos et à Cythère de grands sanctuaires] me torture moins cruellement" (v.1-4)

 

A la manière qui lui est propre et que nous avons déjà rencontrée, Ovide reconnaît le ca­ractère choquant de ce qu'il prône (un ciuis Romanus qui se fait l'esclave d'une femme), mais en revendique le paradoxe même ; il y a là un renversement des valeurs tradition­nelles romaines caractéristique de sa poésie. Car c'est bien de se faire l'es­clave de sa belle qu'il s'agit : en particulier, il s'agit de s'abaisser à jouer le rôle de sa ca­mériste ou de tel autre esclave, et Ovide de dresser de longues listes de ce qu'il faut faire ou de ce qu'il est prêt à accomplir pour le service de son amie. Dans la "scène de séduction au cirque" de l'élégie III,2 des Amours, profitant des opportunités offertes par le spectacle, le poète tente divers "travaux d'approche" d'une jeune femme qu'il convoite ; or, en même temps que d'autres manœuvres plus classiques (engager la conversation sur les chevaux qui vont concourir, formuler les mêmes vœux que la belle...), il s'emploie à assurer le bien-être physique de la jeune femme :

 

Vis tamen interea faciles arcessere uentos ?

Quos faciet nostra mota tabella manu. (...)

Sed pendent tibi crura ; potes, si forte iuuabit,

Cancellis primos inseruisse pedes.

 

"Mais en attendant, aimerais-tu avoir un peu d'air ? Je vais t'en donner, en agitant moi-même la tablette [sur laquelle est inscrit le programme]. (...) Mais tes jambes pendent sans appui ; tu peux, si tu veux, glisser le bout de tes pieds sur le bord du gradin infé­rieur" (v.37-38 et 63-64)

 

Bien entendu il n'y a, pour un lecteur du XX ou du XXIème Siècle, rien d'extraordinaire dans ces prévenances ; Ovide, précisément, et la tradition courtoise qui en découle, ont suffisament marqué l'imaginaire occidental pour que la "galanterie" d'un homme envers une femme soit entrée dans les mœurs. Mais il faut replacer ces vers dans leur contexte, et songer que la femme romaine, pour peu qu'elle soit de "bonne famille", avait à sa dis­position toute une cohorte d'esclaves à qui ces tâches étaient justement dévolues. Ovide se dit donc prêt à rien moins qu'à jouer le rôle d'un esclave !

 Et la leçon de cette scène de séduction est systématisée dans l'Art d'aimer : parmi les moyens de faire durer l'amour, l'un des plus importants est de montrer de la complaisance envers son amie. Il s'agit d'être à tout moment d'accord avec elle, de ne la contrarier en rien :

 

Cede repugnanti ; cedendo uictor abibis ;

Fac modo, quas partis illa iuuebit agas.

Arguet, arguito ; quidquid probat illa, probato ;

Quod dicet, dicas ; quod negat illa, neges ;

Riserit, adride ; si flebit, flere memento.

Imponat leges uultibus illa tuis.

 

"Si elle n'est pas d'accord avec toi, cède-lui ; c'est en lui cédant que tu t'en iras victorieux ; contente-toi de jouer le rôle qu'elle voudra te voir jouer. Elle blâme, blâme à ton tour ; tout ce qu'elle approuve, approuve-le ; ce qu'elle dira, dis-le ; ce qu'elle niera, nie-le ; aura-t-elle ri ? ris aussi ; si elle pleure, souviens-toi de pleurer. Bref, que ce soit elle qui impose ses lois sur ton visage" (II,197-202)

 

A coup sûr, ce n'est que de manœuvres qu'il s'agit, et il n'est nulle part question de sin­cérité ; on pourra donc nous objecter qu'une fois encore, Ovide conseille de "manipuler" les femmes. Un certain nombre d'universitaires (femmes) américaines, telle Mary K. Gamel, le commentent d'ailleurs en ce sens, en proposant une lecture "féministe" de ses œuvres, dont il ressort qu'il est aussi "machiste" que ses compatriotes. Récemment, Jula Wildberger, dans son étude des deux premiers livres de l'Art d'aimer , a souligné que, dans l'extrait que nous venons de citer, la réalité du pouvoir continuait d'appartenir aux hommes et que, si la femme avait une influence sur les traits du visage de son parte­naire, "il possédait lui-même le pouvoir sur ses sentiments" (p.226). Mais de telles lec­tures pa­raissent anachro­niques et font, semble-t-il, une erreur de perspective. Certes, il n'est question que de séduire une femme et d'utiliser pour ce faire n'importe quel moyen. Mais il faut une fois encore replacer les choses dans leur contexte : si un citoyen romain s'abaisse à prendre ses "lois" (le terme leges est important, et on affaiblit le vers 202 si on ne lui donne pas son sens propre) d'une femme, s'il est prêt à jouer devant elle à l'esclave consentant, c'est qu'il lui reconnaît une place fort nouvelle : celle d'une partenaire à part entière dans un nouveau rituel érotique. Car après tout, qui dit que la femme dont il est ques­tion se laissait manipuler à son insu ? Qui dit qu'elle n'était pas parfaitement consciente du jeu auquel se livrait son partenaire, et qu'elle n'en jouait pas elle aussi, poussant la complaisance de l'autre jusqu'à son ultime degré ? Les Ro­maines du Ier Siècle, cultivées et galantes, n'étaient sans doute pas des oies blanches naïves et forcé­ment vic­times...

Quoi qu'il en soit, l'asservissement de l'homme à son amie devient plus "concret" et plus matériel dans les vers suivants de l'Art d'aimer. Ovide reprend et ampli­fie l'idée développée dans l'élégie III,2 des Amours, et cite un certain nombre de tâches, serviles, que doit accomplir l'amant "au service" de sa belle :

 

Ipse tene distenta suis umbracula uirgis,

Ipse fac in turba, qua uenit illa, locum,

Nec dubita tereti scamnum producere lecto

Et tenero soleam deme uel adde pedi.

Saepe etiam dominae, quamuis horrebis et ipse,

Algenti manus est calfacienda sinu ;

Nec tibi turpe puta (quamuis sit turpe, placebit)

Ingenua speculum sustinuisse manu.

 

"Tiens-lui toi-même son ombrelle grande ouverte, fais-lui de la place dans la foule dans laquelle elle s'est aventurée, n'hésite pas à apporter un escabeau près de son lit ar­rondi, et prends l'habitude d'enlever ou de mettre ses chaussures à ses pieds délicats. Souvent, alors que toi-même trembles de froid, il te faudra prendre la main de ta maî­tresse contre ton cœur pour la réchauffer ; et ne juge pas honteux (même si c'est honteux, tu t'y complairas) à lui tendre, toi un homme libre, de ta propre main, son miroir" (A.A., II,209-216)

 

On retrouve là toujours le même procédé, cher à Ovide, qui consiste à souligner la provo­cation contenue dans ses propos (même usage de l'adjectif turpe que dans l'élégie II,17 des Amours, dont cet extrait de l'Art d'aimer est la mise en théorie), avant de l'assumer et de la revendiquer en une provocation suprême (noter la place clé du verbe placebit, ren­forcée par l'allitération en -p et le futur de certitude). Bien des commentateurs (masculins cette fois-ci !) ont parlé d'"avilissement" à propos de ces vers (F.O. Copley emploie même l'expression "abjecte soumission" !)... De fait, on est bien loin du Ro­main domi­na­teur et, même si la société dans son ensemble avait évolué, il n'est pas certain que le ci­toyen de base était tout-à-fait prêt à entrer dans un jeu de la séduction qui compor­tait de telles règles. D'ailleurs, Ovide le sentait vraisemblablement : on a vu que le recours à la mythologie, dans ce passage, était destiné à faire passer plus facile­ment un conseil diffi­cile à appliquer :

 

Ille, fatigata praebendo monstra nouerca,

Qui meruit caelum, quod prior ipse tulit,

Ionias inter calathum  tenuisse puellas

Creditur et lanas excoluisse rudes ;

Paruit imperio dominae Tirynthius heros ;

I nunc et dubita ferre, quod ille tulit.

 

"Ce héros qui, une fois sa belle-mère lasse de lui opposer des monstres [allusion à Junon, qui poursuivait Hercule de sa haine], mérita d'aller au ciel, ce ciel qu'il avait d'abord porté sur ses épaules [allusion au fait qu'au cours d'un de ses travaux, Hercule remplaça le géant Atlas dans sa tâche], ce héros, pense-t-on, a tenu une corbeille à ou­vrage au milieu de vierges d'Ionie et a travaillé la laine grossière ; le héros de Tyrinthe a obéi aux ordres de sa maîtresse [= Omphale] ; va donc, maintenant, hésiter à supporter ce qu'il a supporté !" (v.217-222).

 

Dans l'ouvrage précédemment cité, J.Wildberger  montre, en comparant ce texte d'Ovide à un extrait de Properce consacré au même thème et en se fondant sur diverses analyses stylistiques (en particulier l'écho caelum tulit   / calathum tenuisse), que chez notre poète, Hercule demeure un héros alors même qu'il se livre à des activités de femme, et qu'il montre sa grandeur "en portant une corbeille à ouvrages sous les ordres de sa domina Omphale" (p.228). Cette analyse nous semble parfaitement exacte, mais elle n'est pas poussée en ses conséquences ultimes : s'il y a la même grandeur à accomplir des exploits tels que ceux d'Hercule et à se soumettre aux ordres de son amie, d'une part la hiérarchi­sation des officia de l'individu risque fort de se voir bouleversée, et d'autre part la femme acquiert un statut tout particulier.

 

Ce statut nouveau est exprimé de façon imagée et amusante par une forme origi­nale que prend le seruitium amoris chez Ovide : il s'agit de la militia amoris. Toute l'élégie I,9 des Amours est consacrée à ce motif. Elle commence par ces vers célèbres :

 

Militat omnis amans et habet sua castra Cupido ;

Atticus, crede mihi, militat omnis amans.

 

"Tout amant est un soldat et Cupidon possède son propre camp ; Atticus crois moi, tout amant est un soldat".

 

S'ensuit une très longue comparaison entre les activités et les devoirs du soldat et ceux de l'amoureux : tous deux doivent montrer du "cœur à l'ouvrage", passer certaines nuits sans dormir, suivre leur général / leur amie où qu'il / elle se rende, se méfier de l'ennemi / du rival, faire le siège des villes / de la porte de la femme aimée, user de ruses pour trom­per l'ennemi / le rival... La tâche de l'un est donc aussi fatigante que celle de l'autre, et ceux qui pensent qu'aimer est fait pour les paresseux se trompent lourdement :

 

Ergo desidiam quicumque uocabat amorem,

Desinat ; ingenii est experientis amor.

 

"Ainsi donc, si quelqu'un confondait amour et repos, qu'il cesse ; il faut l'âme vaillante pour aimer" (v.31-32).

 

L'Art d'aimer  reprend la même idée :

 

Militiae species amor est. Discedite, segnes.

Non sunt haec timidis signa tuenda uiris.

 

"L'amour est une espèce de service militaire. Loin d'ici, lâches ; ces étendards ne sauraient être portés par des faibles" (II,233-234).

 

Il résulte de ces comparaisons que la puella est assimilée à l'imperator  dont les ordres sont sacrés ; que les devoirs que l'on a envers elle sont jugés aussi importants que ceux que l'on a envers son général ; et que l'amour devient donc, pour le ciuis Romanus, une occupation aussi noble, et requérant autant de qualités, que la défense de la patrie en dan­ger. Même s'il faut -évidemment- faire la part du jeu verbal dans tout cela, il y a là, pour le moins, une vision novatrice de la société romaine...

 

 

 

- "Le malicieux Ovide", dans Essai sur le rire et le sourire des Latins, Paris, 1965.

- "Am., I,3 and duplicity as a way of love", T.A.Ph.A., 105, 1975, p.241-257.

- Selon la nature, l'usage et la loi. La bisexualité dans le monde antique, Paris, La Découverte, 1991, p.146-147.

- "Seruitium amoris in the Roman Elegists", T.A.Ph.A., 77, 1947, p.285-300.

- "Seruitium amoris", Classical Quaterly, 29, 1979, p.117-130.

- "Seruitium amoris and the Roman Elegists", Latomus, 40, 1981, p. 589-606.

- Voir par exemple son article "Non sine caede : Abortion Politics and Poetics in Ovid's Amores", Helios, 16, 1989, p.183-206.

- Ovids Schule der "elegischen" Liebe.  op.cit.

Par sylvie.laigneau-fontaine - Publié dans : ovide, art d'aimer
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Lundi 8 février 2010 1 08 /02 /Fév /2010 16:29

LES DISSIDENCES DU POETE

 

 

 

(Nous empruntons cette expression à un ouvrage de J.-P. Néraudau paru en 1996, Ovide ou les dissidences d'un poète, consacré aux Fastes).

 

 

Défense et illustration de l'adultère

 

L'empereur, on l'a vu, avait promulgué dès 18 av. J.-C. un cor­pus  législatif (Leges Iuliae de adulteriis corcendis  et de maritandis ordinibus, c'est-à-dire "sur la ré­pression de l'adultère" et "sur le mariage des ordres") destiné à encourager le mariage et la natalité, et à lutter contre l'adultère. Lorsqu'Ovide publie les Amours  en 4 av. J.-C. puis l'Art d'aimer, vers 1 av./ 1 ap., la législation augustéenne est donc bien connue, l'empereur a eu le temps de la tester, et de s'apercevoir qu'elle était si peu effi­cace qu'il dut, quelques années plus tard, la renforcer (Lex Pappia Poppaea  proposée en 9 ap. par les consuls suffects, sur l'initiative d'Auguste lui-même). Or, il est indéniable qu'Ovide prend à plusieurs reprises fait et cause contre cette législation.

 

Tout d'abord, il va de soi que bien des passages des Amours et de l'Art d'aimer peuvent être lus comme une "défense et illustration de l'adultère". "Corinne" est à plusieurs reprises présentée comme une femme mariée, qui trompe son époux avec le poète. Que l'on en prenne pour exemple la fameuse élégie I,4, dans laquelle il multiplie les conseils pour apprendre à sa maîtresse à tromper la surveillance de son mari pendant un banquet : il s'agit de se jouer de lui par divers signes et mimiques répondant à un code connu des seuls amants (v.15-28, et notamment v.18: excipe furtiuas et refer ipsa notas : "épie mes signes discrets, et réponds-y de même"), de s'arranger pour boire à la même coupe  sous les yeux du mari (v.31-34), et surtout de rendre le malheureux ivre mort (v.53 : Si bene compositus somno uinoque iacebit) afin d'avoir la possibilité de "mener jusqu'au bout le doux travail de la volupté" (v.47-48 : ...properata uoluptas / Veste sub iniecta dulce peregit opus). A ces conseils s'entrelacent les plaintes du poète, qui redoute que le mari n'use de ses prérogatives au cours du même banquet :

 

Nec premat indignis sinito tua colla lacertis

Mite nec in rigido pectore pone caput,

Nec sinus admittat digitos habilesue papillae.

 

"Ne permets pas qu'il enserre tes épaules de ses bras indignes, ne mets pas ta jolie tête sur sa poitrine dure, et ne supporte pas que ses doigts se posent sur ta poitrine et tes seins si faits pour les caresses [habilis signifie au sens propre "commode à manier, à te­nir", le sens est évidemment érotique ici]" (v.35-37).

 

A la fin de la pièce s'ajoutent aux craintes les plaintes, puisque la fin du banquet conduit inéluctablement  Corinne à rentrer avec son époux, dans une demeure d'où le poète est exclu et où, peut-être, la jeune femme accordera au rival des privautés indues :

 

Me miserum ! monui, paucas quod prosit  in horas ;

Separor a domina nocte iubente mea.

Nocte uir includet (...)

Oscula iam sumet, iam non tantum oscula sumet ;

Quod mihi das furtim, iure coacta dabis.

 

"Pauvre de moi ! Tous mes conseils ne sont destinés à servir que peu de temps ; voici que, sur l'ordre de la nuit, je suis séparé de ma maîtresse. La nuit, son mari va l'en­fermer (...) Bientôt, il va lui prendre des baisers, bientôt, il va lui prendre plus que des baisers ; et ce que tu me donnes en cachette, tu seras contrainte par la loi de le lui donner" (v.59-64)

 

Ovide reprend ici un topos  littéraire déjà développé par Tibulle : dans l'élégie I,4, l'amant de Délie (qui jouait en quelque sorte le rôle de l'arroseur arrosé) se reprochait d'avoir trop bien montré à la jeune femme comment tromper son époux...car elle se ser­vait de ses leçons pour le tromper lui-même. Bien des conseils donnés par Ovide à Co­rinne sont repris de Tibulle (on comparera avec profit les deux textes), mais le sens de l'élégie est très différent : il n'y a plus nul regret chez notre poète, et toute notation consa­crée à la rouerie féminine a disparu. Et la sympathie du lecteur va au couple adultère qu'un mari (on ne peut l'imaginer que grossier et lourdaud) empêche de s'aimer libre­ment. Le contenu de la pièce est donc en lui-même provocant au regard de la légis­lation augustéenne, mais Ovide va plus loin encore. Une des caractéristiques de cette élé­gie est en effet la forte coloration juridique de son vocabulaire : l'impératif futur (iubeto, v.29, ne sinito, v.35), la tournure ne uelis  + infinitif parfait (v.38 : (Nec) oscula praeci­pue nulla dedisse uelis) sont typiques des formules juridiques, tandis que le terme ma­nifestus  (v.39 : Oscula si dederis, fiam manifestus amator : "si tu lui donnes des bai­sers, je me déclarerai ouvertement ton amant") est un terme technique, que l'on trouve par exemple chez Gaius (Inst., III,183-184) avec le sens de "pris sur le fait" ; enfin, l'ex­pression ma­num inicere (v.40 : Et dicam "mea sunt" iniciamque manum : "et je dirai “ces baisers sont à moi” et j'en revendiquerai la propriété") est elle aussi une expression tech­nique juri­dique, qui désigne le geste par lequel on met la main sur quelqu'un sur qui on estime avoir des droits quand on veut le traîner en justice... Quel est donc le rôle de ces for­mules, trop nombreuses et trop précises pour être fortuites ? Il nous semble tout-à-fait clair qu'Ovide se moque d'Auguste : à un moment où l'empereur vient de légiférer à pro­pos de l'adultère, dont il fait un crimen (délit public), il n'est certainement pas innocent qu'Ovide applique le vocabulaire de la loi, du droit et de la propriété au couple illégitime dont le Princeps veut débarrasser Rome au nom de sa tentative de remoralisation de la société...

 

Dans l'Art d'aimer, c'est à la mythologie qu'incombe le rôle de défendre l'adultère. Au livre I, cherchant à prouver que toute femme peut être séduite parce que la libido féminine est plus impérieuse que celle des hommes, Ovide dresse un long cata­logue des héroïnes mythologiques conduites par leur sensualité à un amour monstrueux. Parmi elles, une place de choix (v.289-325) est accordée à Pasiphaé, la reine de Crète, femme de Minos, éprise d'un taureau duquel elle engendra le Minotaure. Ovide insiste sur le caractère contre-nature de cette liaison et ajoute, en s'adressant directement à Pasi­phaé :

 

Siue placet  Minos, nullus quaeratur adulter ;

Siue uirum mauis fallere, falle uiro.

 

"Si Minos te plaît, ne cherche pas d'amant ; mais si tu veux tromper ton mari, trompe-le avec un homme" (v.309-310).

 

Ce distique paraît bien anodin, mais dans sa simplicité même, il contribue à absoudre les relations adultérines de tout blâme moral, pourvu que le partenaire soit un homme... ce qui est tout de même le plus souvent le cas ! Ovide fait montre là d'une désinvolture par­faitement calculée, et propre à ridiculiser la législation en place.

 

Dans le même ordre d'idée, le traitement qu'Ovide fait du personnage d'Hélène de Troie est fort connu. Les vers 359 et suiv. du livre II de l'Art d'aimer  font retomber l'entière responsabilité de l'adultère sur Ménélas, dont l'absence trop longtemps prolongée est présentée comme un véritable encouragement à la débauche. Le roi de Sparte y apparaît comme un sot (v.361 : Quid stupor hic, Menelae, fuit ?), un insensé (v.363 : furiose), qui n'a pas mesuré les conséquences de ses actes, Hélène comme une pauvre jeune femme redoutant de coucher seule dans son lit (v.370 : Et timet in uacuo sola cubare toro), et Pâris comme un opportuniste dont chacun aurait partagé la conduite...y compris Ménélas lui-même (v.366 : Quod tu, quod faceret quilibet, ille facit). Ovide renverse les notions de faute et de culpabilité : il y a bien un coupable dans cette affaire, mais c'est Ménélas lui-même, et Pâris et Hélène sont en fin de compte les victimes de son impré­voyance :

 

Nil Helene peccat ; (...)

Cogis adulterium dando tempusque locumque.

Quid nisi consilio est usa puella tuo ? (...)

Viderit Atrides. Helenen ego crimine soluo ;

Vsa est humani commoditate uiri.

 

"Hélène n'est coupable de rien ; (...) Tu les forces à l'adultère en leur offrant le lieu et l'occasion. Qu'a fait ta femme sinon suivre ton conseil ? (...) Le fils d'Atrée peut bien penser ce qu'il veut. Moi, j'absous Hélène de tout crime ; elle n'a fait qu'user de l'ama­bilité de son bien accomodant mari !" (v.365 ; 367-368 ; 371-372)

 

Le retournement de la situation est total : c'est à Ménélas que sont faits des reproches, et c'est lui qui semble avoir tramé l'adultère de sa propre femme, laquelle apparaît pure comme la colombe ou l'agneau auxquels elle a d'ailleurs été, dans les vers précédents, implicitement comparée (v.363-364 : Accipitri timidas credis, furiose, columbas / Plenum montano credis ouile lupo : "tu confies, insensé, à un vautour les timides colombes, et à un loup, sur la montagne, tout un troupeau de moutons")...

 

La défense de l'adultère, et donc le camouflet envers Auguste, sont pires encore dans l'épisode de Mars, Vénus et Vulcain. Dans les vers 561 et suiv. du livre II de l'Art  d'aimer,  Ovide reprend l'histoire narrée par Homère au livre VIII de l'Odyssée : Vulcain, époux de Vénus, a appris par le Soleil que sa femme le trompait avec Mars ; il place au-dessus du lit des amants un filet, qui s'abat sur eux au moment crucial ; Vulcain convoque alors tous les dieux pour leur faire blâmer la conduite de sa femme. Voici comment le poète grec décrit la réaction des dieux :

 

"Du groupe des Bienheureux, il montait un rire inextin­guible : ah, la belle œuvre d'art de l'habile Héphaïstos [=Vulcain en grec] ! (...) Le chœur : “Le bonheur ne suit pas la mauvaise conduite...Il va falloir payer le prix de l'adultère”" (...) Apollon : “Hermès (...) je crois que, volontiers, tu te laisserais prendre sous de pesants réseaux, pour dormir en ce lit de l'Aphrodite d'or” (...) Hermès : “Qu'on me charge, Apollon, et trois fois plus encore, de chaînes infinies et venez tous me voir, vous tous dieux et déesses ; mais que je dorme aux bras de l'Aphrodite d'or !”"

 

Et voici la retractatio à laquelle se livre notre poète :

 

Non uultus texisse suos, non denique possunt

Partibus obscenis opposuisse manus.

Hic aliquis ridens : "In me, fortissime Mauors,

Si tibi sunt oneri, uincula transfer" ait.

Vix precibus, Neptune, tuis captiua resoluit

Corpora.

 

"[Les amants] ne peuvent cacher leur visage ni mettre leurs mains sur les parties qu'on ne doit pas laisser voir. L'un des dieux dit en riant : "Si ces chaînes te sont trop lourdes, ô très courageux Mars, passe-les moi !" C'est à peine si tu as pu, par tes prières, Neptune, parvenir à faire libérer leurs corps" (v.583-588)

 

Ovide suit bien, globalement, le déroulement de la scène tel qu'il se présente chez son prédécesseur, mais il opère néanmoins des choix significatifs : ainsi, s'il garde la réaction amusée d'Hermès, il ne le nomme pas, suggérant par là que cette façon de réagir n'est pas propre à un dieu, mais est une attitude qui pourrait être commune à tous. Il supprime en revanche les paroles du chœur des dieux concernant la punition normale de l'adultère. Et surtout, il y a chez lui une insistance qui nous paraît capitale sur les corps dévoilés des amants (partibus obscenis, corpora souligné par le rejet), et sur le fait qu'ils n'en sont plus maîtres (voir l'anaphore de non dans le vers 583) ; or, on a bien montré que le corps, pour les Romains, devait être habillé, lavé, maîtrisé. Autrement dit, c'est la ruse infâme de Vulcain qui a contraint Vénus et Mars à manquer de la pudeur propre à l'homme civilisé. C'est dire qu'une fois encore chez Ovide, c'est le mari trompé qui est blâmé. C'est en ce sens qu'il faut comprendre deux distiques opposés, qui décrivent l'attitude des amants avant et après la réussite du piège de Vulcain :

 

Sed bene concubitus primo celare solebant ;

Plena uerecundi culpa pudoris erat.

 

"Au début, ils avaient coutume de bien cacher leurs rendez-vous galants ; leur pas­sion coupable était pleine de réserve pudique" (v.571-572)

 

Hoc tibi perfecto, Vulcane, quod ante tegebant,

Liberius faciunt, et pudor omnis abest.

 

"Tu as fait du beau travail, Vulcain, ce qu'ils cachaient, ils le font à présent plus li­brement, et en ont banni toute pudeur" (v.589-590).

 

Voilà une relecture de l'épisode pour le moins originale, et ne doutons pas que de voir qualifier un adulterium par les termes de pudor et de uerecundia devait beaucoup plaire à Auguste !

 

De la complaisance de l'époux

 

Ce que critique Ovide dans l'épisode de Vulcain, c'est donc la folie de l'époux qui, non content d'avoir été mis au courant de l'adultère commis par sa femme, a tenu à lui montrer qu'il savait et à partager avec tous les autres dieux son infortune. L'exemplum mythologique avait été appelé, on s'en souvient, afin de convaincre les disciples de la né­cessité de supporter un éventuel rival  (v.539-540 : Riualem patienter habe). Et le poète de conclure le passage sur un ultime conseil :

 

......nec uos

Excipite arcana uerba notata manu.

Ista uiri captent, si iam captanda putabunt,

Quos faciet iustos ignis et unda uiros.

 

"N'interceptez pas les lettres secrètes qu'elle a écrites. Qu'ils les interceptent (si du moins ils jugent devoir le faire) ceux dont l'eau et le feu feront des maris légitimes [allusion à la coutume romaine selon laquelle la jeune épousée, en entrant dans la demeure de son nouvel époux, se voyait présenter l'eau et le feu, symboles qu'elle devenait la maîtresse de maison]" (v.595-598).

 

Ces vers ressemblent à une nouvelle précaution oratoire d'Ovide, qui paraît affirmer ne parler que des couples illégitimes (mais alors, en quoi l'épisode de Vulcain et Vénus est-il signifiant ?), et reconnaître que les couples réguliers doivent avoir un autre mode de fonctionnement. Mais la proposition conditionnelle en incise vient détruire cette précau­tion : "si du moins ils jugent devoir le faire", c'est évidemment manière pour Ovide de se désolidariser de tels époux, jugés sans qu'il soit besoin de le préciser rétrogrades et inca­pables de rien comprendre aux nouvelles règles du jeu de l'amour qu'il propose.

 

Dans l'élégie III,14 des Amours, dans un registre un peu différent, le poète-amoureux mettait déjà ces conseils en pratique. Il se présentait dans le rôle de l'amant trompé, mais la seule chose qu'il reprochait à son amie était de ne pas assez dis­simuler ses fautes :

 

Non ego ne pecces, cum sis formosa, recuso,

Sed ne sit misero scire necesse mihi,

Nec te nostra iubet fieri censura pudicam,

Sed tamen, ut temptes dissimulare, rogat.

 

"Que tu me sois infidèle, puisque tu es belle, je ne le refuse pas, mais je ne veux pas être obligé, pour mon malheur, de le savoir. Je n'exige pas, comme un censeur, que tu sois chaste, mais je te demande de chercher à me cacher tes fautes" (v.1-4).

 

Ovide reprend ici une idée qui vient de Catulle, mais la formulation en est beaucoup plus insolente. Car le vers 3 est à notre avis incontestablement rappelé par le vers II,387 de l'Art d'aimer ; Ovide y apprend aux jeunes gens qu'il faut s'arranger pour que ses infidélités demeurent ignorées de sa parte­naire, mais les rassure en affirmant :

 

Nec mea uos uni damnat censura puellae.

 

"Ce n'est pas que, comme un censeur, je vous condamne à n'avoir qu'une amie".

 

La reprise de censura, à la même fonction et à la même place que précédemment, n'est sans doute pas fortuite : il y a d'une part provocation à user dans ce contexte de ce terme (les censeurs étaient précisément chargés de "noter" de la marque de l'infamie les femmes adultères) et d'autre part, par l'emploi de la même formule, établissement d'une totale égalité, en ce domaine, entre l'homme et la femme. Ce qui ne manquait pas d'être cho­quant puisque, on le sait, l'adultère était à Rome une notion qui ne concernait que la femme trompant son époux (ou l'homme ayant des relations avec une femme interdite).

Dans la suite de l'élégie III,14, Ovide va plus loin et se dit prêt à nier l'évidence :

 

Si tamen in media deprensa tenebere culpa,

Et fuerint oculis probra uidenda meis,

Quae bene uisa mihi fuerint, bene uisa negato ;

Concedent uerbis lumina nostra tuis.

 

"Mais s'il advient que je te prenne sur le fait, et que je doive voir de mes yeux ta conduite honteuse, alors ce que j'aurai bien vu, nie que je l'aie bien vu, et mes yeux le concèderont à tes paroles" (v.43-46).

 

De telles paroles paraissent maintenant relativement anodines ; mais il faut se souvenir qu'aux termes de la législation augustéenne, le mari qui, sachant sa femme coupable, ne l'aurait pas répudiée, pouvait tomber sous le coup d'une accusation de lenocinium (proxénétisme). Bien entendu, les liens qui, dans les Amours, unissent le poète-amou­reux et la puella ne sont jamais décrits comme ceux du mariage. Néanmoins, il est peut-être significatif que l'élégie III,13 soit la seule de tout le recueil dans laquelle il est ques­tion de la "femme" (coniunx, v.1) du poète ; après cette mention, il est clair que le tu  de III,14 peut prendre une connotation différente, ambiguë à tout le moins. Dès lors, comme l'a bien vu W. Stroh, il n'est pas vain de rapprocher ces vers d'Ovide et un passage des Leges Iuliae, dans lequel il est dit qu'est coupable de lenoci­nium celui qui "sachant sa femme coupable de manière à ne pouvoir feindre l'ignorance, ne l'a pas répudiée" (Cod. Iust., 9,9,17).

 

Mais notre poète est plus explicite en III,4. Nous avons dit plus haut que, dans cet éloge de la fidélité librement consentie, Ovide s'adressait à un mari qui faisait surveil­ler sa femme par un custos. Après avoir diversement montré la stupidité de cette conduite, il donne, à la fin de la pièce, un ultime conseil :

 

.....nec rigidi iura tuere uiri

Et cole, quos dederit (multos dabit) uxor, amicos.

Gratia sic minimo magna labore uenit ;

Sic poteris iuuenum conuiuia semper inire

Et, quae non dederis, multa uidere domi.

 

"Ne vas pas faire usage des droits rigides que te donne ton statut de mari. Fré­quente plutôt les amis que t'aura donnés ta femme (et elle t'en donnera beaucoup !). C'est ainsi qu'on obtient de la gratitude sans avoir à se donner beauoup de mal. C'est ainsi que tu seras toujours invité aux banquets de la jeunesse, et que tu verras ta maison remplie de cadeaux que tu n'auras pas faits toi-même" (v.44-48, fin de la pièce).

 

En eux-mêmes, ces vers amusent par leur opportunisme immoral. Mais leur réso­nance est plus intense encore quand on les compare à un autre passage des Leges Iuliae que nous a conservé le Digeste . Au moment où il est question du mari qui n'a pas répudié son épouse adultère, la loi précise que "doit être châtié celui qui a tiré bénéfice d'un adul­tère patent (...) Doit être reconnu avoir tiré un bénéfice de l'adultère de son épouse celui qui a reçu quelque chose pour supporter que son épouse commette l'adultère" (Dig., 48,5,30). Autrement dit, les conseils d'Ovide sont en contradiction flagrante avec les dis­positions de la loi, lesquelles étaient, en 4 av. J.-C., suffisamment connues de tous pour que cette contradiction ne soit pas due au hasard...

 

Des tracas du mariage

 

Si un volet de la législation augustéenne était destiné à combattre l'adultère, un autre volet, tout aussi important dans l'esprit de l'empereur, visait à encourager les Ro­mains à se marier et à faire des enfants. Or, en un passage de l'Art d'aimer, Ovide prend soin de souligner longuement les ennuis liés de façon presque constitutive à l'état de mariage : il évoque les discussions qui s'élèvent continûment entre le mari et la femme, à tel point qu'ils semblent perpétuellement en procès l'un contre l'autre, en particulier au sujet de la dot de l'épouse (A.A., II, 153-155). A vrai dire, il ne fait que re­prendre là un lieu commun de la pensée romaine, très misogyne, que Plaute avant lui avait développé dans bon nombre de ses comédies. Plus intéressant est le fait qu'Ovide oppose au couple légitime le couple illégitime de l'amant et de la maîtresse, entre qui il ne doit y avoir que "douces paroles" (dulcibus uerbis, v.152) et "mots qui charment l'oreille" (auremque iuuantia uerba, v.159), et explique :

 

Non legis iussu lectum uenistis in unum ;

Fungitur in uobis munere legis Amor.

 

"Ce n'est pas sur un ordre de la loi que vous partagez le même lit ; ce qui fait office de loi dans votre cas, c'est l'amour" (v.157-158).

 

Il est clair que l'expression legis iussu fait référence à une législation qui oblige, sous peine de diverses sanctions, hommes et femmes à contracter une union légale. Ce que semble sous entendre notre poète, c'est bien que le volet "mariage" des Leges Iuliae  en­traîne irrémédiablement à contrevenir au volet "adultère" des mêmes lois !

 

L'avortement de Corinne

 

Quant aux dispositions de la loi visant à accroître la natalité des Ro­mains, il est probable qu'Ovide s'en moque pareillement, quoique de manière plus cryptée. Deux des poèmes des Amours, (II,13 et 14) évoquent l'avortement de Co­rinne, qui a failli coûter la vie à la jeune femme. Disons tout d'abord que l'avortement était autorisé à Rome, à cette réserve près qu'il fallait impérativement que le mari y consente (avorter sans l'accord du père putatif de l'enfant à naître revenait à priver une gens d'un héritier, et cela était passible de sanctions) ; par ailleurs, tombait sous le coup de la loi contre l'empoisonnement la personne qui avait procuré une drogue abortive, si celle-ci avait entraîné le décès de la patiente. Néanmoins, il est clair que l'empereur, tra­vaillant au repeuplement de la nation romaine, n'encourageait pas ces pratiques. Dans les pièces II,13 et II,14, notre poète semble afficher, l'expression est de J.-M. André, "de bons sentiments à l'égard de l'avortement et de la natalité". En effet, il blâme la jeune femme d'avoir tenté "d'expulser le tendre fruit qu'elle portait" (II,14,5: teneros conuellere fetus) et dresse, dans les vers 13 à 18, un catalogue des héros qui ne seraient pas nés si leur mère avait agi comme Corinne : Achille, Romulus qualifié de "fondateur de la Ville maîtresse de l'univers" (dominae conditor Vrbis, v.16), ou Enée, dont la disparition pré­maturée "aurait rendu la terre orpheline des Césars" (Caesaribus tellus orba futura fuit, v.18). Voilà un discours, pense-t-on de prime abord, que le Princeps devait entendre d'une oreille beaucoup plus sereine...

Pourtant, W. Stroh a dégagé, de la pièce II,13, un élément étonnant qu'il ana­lyse avec beaucoup de finesse. Cette élégie est centrée sur le danger dans lequel se trouve Corinne, et son amant supplie les divinités de se montrer clémentes envers elle, et de lui accorder la vie sauve. Il invoque ainsi Isis, ce qui est assez naturel puisque la déesse était traditionnellement reconnue comme salvatrice ; mais il invoque aussi, ce qui est beaucoup plus surprenant, la déesse Ilithye en ces termes :

 

Tuque laborantes utero miserata puellas

Quarum tarda latens corpora tendit onus,

Lenis ades precibusque meis faue, Ilithyia !

 

"Toi qui prends en pitié les femmes au ventre douloureux, les femmes au ventre distendu par le fardeau qui y est caché, montre-toi favorable, et écoute avec bienveillance mes prières, ô Ilithye !" (v.19-21).

 

Bien des commentateurs ont été frappés par l'espèce d'incohérence qu'il y a à demander, pour sauver une femme qui a tenté d'avorter, l'aide de la déesse dont la fonction habi­tuelle (et explicitement rappelée de surcroît) est d'aider les femmes en couches ! W. Stroh voit là une marque de provocation envers l'empereur. Celui-ci en effet, lors des Jeux Sé­culaires de 17, avait sacrifié à la déesse Ilithye, et Horace, dans le Carmen Saeculare composé à cette occasion, où il chante la gloire d'Auguste, lui avait consacré trois strophes, dans lesquelles il était explicitement fait référence à la législation augustéenne (strophe 5 : "Déesse [=Ilithye], fais nous grandir une descendance, fais prospérer les dé­crets des Pères sur les femmes à lier au joug de l'hymen et sur la loi nuptiale, source fé­conde d'une génération nouvelle").  Cette strophe représente la première mention de la déesse dans un texte littéraire, et celle-ci est donc très liée au contexte du Carmen Saeculare, ainsi qu'Ovide ne pouvait manquer de le savoir. Qu'il choisisse de l'évoquer avec une visée aussi radicalement différente de celle de l'empereur et du chantre des Jeux Séculaires n'est donc nullement innocent, mais révèle son refus de participer au nouvel ordre romain qu'Auguste veut instaurer.

 

Auguste et Romulus

 

Nous voudrions pour finir évoquer ce qui est sans doute le pire camouflet qu'Ovide lança à la face d'Auguste, et qui se trouve dans l'élégie III,4 des Amours. Rap­pelons d'abord une scène, qui se trouve chez l'historien grec Dion Cassius. Celui-ci rap­porte que l'empereur, voyant les sénateurs bouder sa législation, s'emporta contre eux et déclara : "Songez-vous à la juste indignation que ressentirait Romulus, notre fondateur, s'il considérait les générations de son temps et leur naissance, et les vôtres, à vous qui re­fusez de donner le jour à des enfants issus d'unions légitimes ?" (Dion Cassius, 46,17,5). Auguste fait ici appel à un topos  habituel des moralistes romains : il évoque à la fois la remarquable pureté de mœurs des premiers Romains (pas d'enfants issus d'unions illégitimes chez eux), et leur extraordinaire patriotisme (qui les faisait procréer pour la gloire de la mère patrie). Et Romulus apparaît comme l'incarnation de ces valeurs romaines des premiers temps. Or, on trouve dans les Amours et l'Art d'aimer deux men­tions de Romulus, mais dans des contextes ô combien différents.

Dans l'Art d'aimer, lorsqu'Ovide dresse la liste des lieux où l'on peut faire d'agréables rencontres, il mentionne en bonne place les lieux de spectacle qui, affirme-t-il "portent préjudice à la chaste pudeur" (I,100 : Ille locus casti damna pudoris habet). Puis, afin d'expliquer pourquoi il en est ainsi, il raconte l'histoire de l'enlèvement des Sabines, en un long excursus à but étiologique (v.101-130), qui souligne volontairement la res­ponsabilité de Romulus :

 

Primos sollicitos fecisti, Romule, ludos,

Cum iuuit uiduos  rapta Sabina uiros.

 

"C'est toi le premier, Romulus, qui bouleversa les jeux, lorsque, pour le bonheur de tes hommes qui n'avaient pas de femmes, tu enlevas les Sabines" (v.101-102).

 

Ainsi, le fondateur de la nation romaine apparaît à un moment de son histoire où il fit peu de cas des liens familiaux des Sabines et, surtout, cette "faute originelle" est présentée comme suffisant à expliquer, voire à absoudre, le manque de moralité des contempo­raines d'Auguste aux spectacles...

 

La mention de Romulus dans l'élégie III,4 des Amours  est pire encore. Il s'agit toujours de l'élégie, que nous avons déjà fréquemment évoquée, où Ovide prêche pour une fidélité librement consentie. Afin de convaincre le mari de renoncer à la pratique de la custodia, notre poète affirme :

 

Rusticus est nimium, quem laedit adultera coniunx,

Et notos mores non satis Vrbis habet,

In qua Martigenae non sunt sine crimine nati

Romulus Iliades Iliadesque Remus.

 

"C'est un bien grossier personnage, celui qui se fâche parce que sa femme a des amants, et il ne connaît pas bien les mœurs de notre Ville. Car les enfants de Mars, Ro­mulus et Rémus fils d'Ilia, c'est bien d'une faute qu'ils sont nés" (v.37-40)

 

Ovide rappelle ici le statut de Vestale de Rhéa Silvia (aussi appelée Ilia), qui lui interdisait normalement les relations avec des hommes ; il est clair qu'il a en tête la version selon la­quelle elle a été séduite par le dieu Mars (non sine crimine, le terme est le même que celui qui se trouve dans la législation augustéenne, laquelle confond adulterium et stuprum, c'est-à-dire le fait d'avoir des relations avec une jeune fille interdite), et non celle selon laquelle elle a été violée par le dieu. Ainsi, loin d'être le symbole de la vertu des origines de Rome, Romulus n'est que le fruit d'un amour coupable et, dans une ville marquée dès avant sa naissance par la débauche, la tentative de remoralisation de l'empereur ne peut à l'évidence s'avérer que vaine, déplacée, illusoire et inappropriée.


 

 

 

 

 

 

CONCLUSION

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous voici parvenu au terme de cette étude, certes bien rapide, et qui n'a d'autre ambition -mais c'est déjà énorme- que de donner envie au lecteur, même et surtout s'il connaît mal l'Antiquité, de se plonger dans Ovide.

 

Nous en avons proposé une lecture "politique". Bien sûr, nous n'ignorons pas tout le parti que l'on peut tirer d'une lecture purement littéraire de ses œuvres. Les tra­vaux de nos devanciers sont là pour l'attester. J.-M. Frécaut (L'esprit et l'humour chez Ovide), comme  E. de Saint-Denis ("Le malicieux Ovide", dans Essai sur le rire et le sourire des Latins) avant lui, s'est intéressé aux formes de son esprit et de son humour. A. Sabot (Ovide, poète de l'amour dans ses œuvres de jeunesse) a envisagé le motif de l'amour et de la conquête amoureuse. S. Viarre (Ovide. Essai de lecture poétique) a tra­vaillé sur l'imaginaire ovidien, dont elle a étudié les différentes formes. A. Videau-Delibes (Les Tristes d'Ovide et l'élégie romaine) s'est attachée à relire les Tristes  à la lumière des Amours et de l'Art d'aimer.  Tout récemment enfin, G. Tronchet ("La nuit obscure des Amours : la tradition épique et sa traduction élégiaque") et A. Deremetz ("Visages des genres dans l'élégie ovidienne") ont commenté le métissage de genres et les jeux intertextuels mis en œuvre dans les Amours et l'Art d'aimer.

 

Néanmoins, l'une des questions qui, à  propos d'Ovide, nous a toujours paru la plus intéressante est la suivante : comment, en proposant une vision nouvelle et ludique des rapports entre les hommes et les femmes, en vient-on à se transformer en un oppo­sant virulent du régime en place ?  C'est à un tel questionnement auquel nous avons voulu  convier le lecteur, parce que c'est sans aucun doute celui qui permet le mieux de ressentir l'extraordinaire insolence du poète de Sulmone. Dans La Parole et la beauté. Rhétorique et esthétique dans la tradition occidentale , A. Michel écrivait que "l'élégie possédait un plus grand pouvoir subversif que les autres formes" (p.90). Ce n'est jamais plus vrai qu'avec Ovide. Le comprendre permet de se dégager du jugement trop longtemps porté sur lui, qui n'en faisait qu'un esthète superficiel, amoureux fou du beau langage, mais dépourvu de toute profondeur. C'est aussi lui reconnaître une modernité susceptible de toucher, nous voulons le croire, le plus "Moderne" de nos étudiants...

 

 

 

- Homère, Odyssée, VIII, v.325-342. Trad. V. Bérard, C.U.F.

- Voir notamment F. Dupont, chap. "le corps" de La vie quotidienne du citoyen romain sous la République, Paris, Hachette, 1989.

- Poème  68, v.135-137 : "Lesbie ne se contente pas du seul Catulle ; mais je supporterai les trahisons de ma respectable maî­tresse (d'ailleurs, elles sont rares), afin de ne pas me montrer insupportable, comme les sots".

- "Ovids Liebeskunst und die Ehegesetze des Augustus", Gymnasium, 86, 1979, p.323-352.

- Le Digeste est un recueil de lois romaines.

- Le siècle d'Auguste, op.cit., p.240.

- Trad. F. Villeneuve, C.U.F.

- Paris, Les Belles Lettres, 1982.

Par sylvie.laigneau-fontaine - Publié dans : ovide, art d'aimer
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